La légende de Gros Gris - chapitre IV
27, septembre, 2006 at 7:16 | In Nouvelles | 6 CommentsChapitre IV – Le bouchon
Vincent aimait les oiseaux. Fidèles témoins de ses ablutions matinales, ils chantaient du lever du soleil jusqu’au coucher pour ne prendre de repos seulement les jours de pluie. Ces discrets compagnons s’habituèrent vite à la présence de Vincent et n’hésitaient pas à venir le saluer lorsqu’il travaillait dans les bois. Élargissement des chemins, émondage des branches, coupe de bois, nettoyage de la petite plage faisaient parti de sa routine quotidienne. Un jour, à la quincaillerie locale, il trouva une sorte de petit bouchon jaune qui s’adaptait aux grosses bouteilles de boisson gazeuse et qui une fois rempli de graine et tourné à l’envers devenait une mangeoire pour oiseaux. Fier de sa trouvaille il s’empressa d’aller l’installer à une branche basse devant le chalet.
Tournesol, millet blanc, maïs concassé, il y avait un peu de tout ce que les oiseaux raffolent dans cette mangeoire du futur. Il constata le lendemain que sa trouvaille était très populaire auprès de la gente ailée. Il prenait plaisir à les voir se chamailler, virevolter autour du repas gratuit qu’il leur offrait. Il avait pris soin de mettre un cône en plastique sur la corde qui retenait la mangeoire afin d’éviter les indésirables poilus mais ce ne fut pas suffisant. Un matin il trouva la bouteille vidée de son contenu sur le sol et le bouchon jaune demeura introuvable.
Il soupçonnait Gros Gris qui toujours juché sur sa branche regardait la scène avec cet air défiant et moqueur. Cet écureuil de malheur avait sûrement trouvé le moyen de couper la corde. La tension commençait à monter. Vincent lança la bouteille vide en direction de la bestiole qui comme d’habitude évita le projectile en se perdant dans la nature. Il retourna à la quincaillerie et acheta un autre bouchon. Cette fois-ci il mit la mangeoire plus près du chalet, sur un crochet directement planté dans la façade prenant la peine d’enduire la corde de goudron afin de décourager le rongeur belliqueux.
Horreur au réveil, des graines partout, du goudron sur le palier, le bouchon disparu. Vincent aperçut Gros Gris du goudron plein les moustaches sautillant de branche en branche qui criait tout en montrant son postérieur. La guerre était déclarée ouverte. Vincent ouvrit la porte d’un coup de pied, empoigna son fusil et tira quelques salves en direction de la bête, sans succès. Gros Gris réussit une fois de plus à déjouer le tir ennemi.
‘’…Je vais l’avoir le tabarnac! Y a pas fini avec moé l’hostie de poilu!..’’ disait-il au Gros Ménard, appuyé sur le comptoir du Café. Il était sans tous ses états. Le gros était plié en deux écoutant l’épopée de Vincent qui n’entendait plus à rire. Il raconta comment cet écureuil empoisonnait sa vie et comment il était devenu son ennemi juré. Les clients qui écoutaient l’histoire avaient tous l’air médusé mais sympathisaient avec lui. ‘’…J’ai déjà eu affaire à un siffleux qui venait voler ma blague à tabac…’’ marmonna le bonhomme Fortin, un vieillard chétif et jovial qui passait ses journées à boire. Un autre raconta comment sa femme eut la vie pénible à cause d’un brochet mais l’histoire ne tenait pas debout. Les détails étaient tellement grossiers qu’à l’unisson ils lui dirent de la fermer.
L’évènement resta sans conséquences. Les oiseaux déçus d’avoir perdu leur casse-croûte se rabattirent sur la seule alternative valable; les croûtons de pain de Madame Simard. Vincent jura de se venger. Il cherchait le moment opportun pour piéger Gros Gris mais la bête était rusée et gardait ses distances. Peu importe, la vengeance est un plat qui se mange froid se disait-il en scrutant la forêt.
Un jour alors qu’il nivelait le petit sentier menant à la rivière, il trébucha sur une grosse racine qui traversait le chemin. Il tira dessus de toutes ses forces afin la rompre. La racine qui résista se souleva en creusant un petit sillon qui s’éloignait au fur et à mesure qu’il tirait dessus. Le sillon arrêta au pied d’un sapin. Une tache de couleur attira son attention à la base du conifère, les deux bouchons jaunes à moitié rongés avaient émergés du sol. Encore un coup de Gros Gris. Qui d’autre pouvait être coupable d’une telle infamie! L’écureuil croyait sûrement que ces bouchons agissaient comme une lampe magique, qu’il suffirait de les frotter au moment opportun pour obtenir une montagne de nourriture. Peu importe la raison, Vincent en avait assez. Il fallait mettre un terme à ces méfaits.
À suivre…
La légende de Gros Gris - chapitre III
25, septembre, 2006 at 11:36 | In Nouvelles | 7 CommentsChapitre III – La rencontre
Les jours s’écoulèrent paisiblement dans le petit bois. L’automne approchait à grand pas et la corvée de bois occupait Vincent durant la majeure partie de la journée. Les visites étaient rares et il passait ses soirées à améliorer le chalet et le préparer en vue de l’hiver qui est particulièrement rude dans ce coin de pays. Entre les vents parfois violents et une quantité de neige exceptionnelle il devait s’assurer d’avoir assez de bois pour se rendre en mai, retour des beaux jours et des températures plus clémentes.
Il avait remarqué plusieurs fois un drôle d’écureuil d’apparence sale qui l’observait du haut des arbres ou simplement au pied de ceux-ci. La petite bête pouvait passer des heures sans bouger à le regarder fendre le bois. Parfois elle s’éloignait en grognant et en émettant ce son particulier qui ressemble à un croisement entre le son d’une bouilloire et d’une crécelle. Vincent n’y portait pas plus d’attention qu’il fallait car après tout, il était un intrus dans ce havre de tranquillité et mis à part sa croisade pour épurer le chalet des bestioles, il laissait les animaux en paix. Un jour il laissa sa hache sur la galerie et rentra soigner une entaille qu’il s’était fait au pied en essayant de fendre une bûche d’érable plus coriace que les autres. La blessure n’était pas profonde mais il fallait quand même la désinfecter. L’heure tardive lui fit oublier ses outils dehors et après un bon souper constitué de pain, de soupe aux pois et de jambon, il s’allongea et sombra dans un sommeil profond.
Le lendemain lorsqu’il repris ses occupations il se rendit compte que quelque chose avait grugé le manche de sa hache et qu’il ne restait plus qu’un moignon de bois à quelques centimètres de la lame. Furibond il se mit à jurer en lançant le reste du manche dans les bois. Il entendit une plainte venant de la direction où le manche était tombé mais sans y porter attention il partit au village pour remplacer son outil. Il revint quelques heures après, s’étant arrêté au Café des Artistes pour prendre le pouls du village. Il en profita pour vider quelques bières en compagnie du Gros Ménard, un fier à bras du coin reconnu pour une force physique inversement proportionnelle à son conscient intellectuel. Le gros Ménard allait souvent à la chasse à l’orignal et lui vendit pour deux bouteilles de Molson, quelques kilos de viande de son dernier trophée.
Sa viande sous le bras et son nouveau manche de hache dans l’autre main il tituba jusqu’à la forêt. Prenant quelques branches dans la figure qu’il balayait de la main en grognant, il fit un arrêt respectueux devant la petite statue de St-François-d’Assise et repris sa route en direction du chalet. À défaut d’avoir un réfrigérateur, il pris soin d’emballer le morceau de viande soigneusement dans du journal, la ficela pour ensuite la suspendre à l’extérieur sur la galerie, bien hors de portée des animaux qui s’en auraient sûrement régalé.
Il se leva le lendemain avec un sourire aux lèvres et l’eau à la bouche. Ce soir il ferait un feu énorme composé de brindilles et de fines branches de pin. Il attendrait que les braises soient bien rouges pour y déposer une tranche bien grasse de viande d’orignal. Pour les connaisseurs en matière de viande rouge, l’orignal est particulièrement savoureux. S’apparentant plus au cheval qu’au boeuf, sans goût prononcé comme beaucoup de gibiers, il fond dans la bouche lorsque cuit de la bonne manière. Vincent avait hâte à ce soir mais déchanta vite lorsqu’il sorti à l’extérieur. Il n’y avait plus rien au bout de la ficelle. Le journal imbibé de sang était au sol, déchiqueté et éparpillé aux quatre vents. Son premier réflexe fit de regarder dans tous les sens dans le but d’apercevoir peut-être le coupable roter dans un coin. Il soupçonna le curé mais vit l’écureuil, son écureuil sur une branche en face du chalet qui émettait un drôle de son ressemblant à une espèce de rire guttural.
Vincent fit volte face, entra dans le chalet en ouvrant la porte d’un coup de pied pour y chercher son fusil de calibre 12. Il tira en direction de l’écureuil qui disparut dans les bois. Après quelques ‘’tabernacles’’ bien placés il remis de l’ordre devant le chalet et alla fendre quelques cordes histoire de faire passer son ire. Leur premier contact fut brutal et ‘’Gros Gris’’ comme il le surnomma devint rapidement un élément perturbateur de taille. Il revenait tous les soirs fanfaronner devant le chalet, passant devant les fenêtres, grattant les murs, faisant tomber des glands sur le toit ou simplement en le narguant de loin lorsqu’il était occupé à l’extérieur. Cet écureuil était casse-pieds un point c’est tout.
Le dimanche était journée sacrée dans le village. Les habitants, fidèles chrétiens respectaient les traditions catholiques et la majorité des commerces étaient fermés. Les cultivateurs n’allaient pas au champ et les gens se réunissaient en famille pour le repas du soir. Vincent en profita ce soir là pour aller chez Madame Simard, qui ne refusait jamais un couvert de plus à sa table. Après un copieux repas bien arrosé il revint au chalet et fit un grand feu à l’extérieur. Il sorti son banjo et joua jusqu’à l’aurore, accompagné de la valse des chauves-souris et du hululement lointain des hiboux…
À suivre…
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