Jacques…
Publié dans Nouvelles le 9, décembre, 2006 par figaro(Ce petit conte est la première histoire d’un projet d’écriture)
Il est tôt le matin, je fouille dans les poches de mon manteau et je sors une cigarette. Personne dans les parages. Il fait froid, mon café fume plus qu’à l’ordinaire dans ce stationnement souterrain où je vais me ressourcer entre deux interventions. Assis sur un bloc de béton recouvert d’un vieux morceau de moquette je suis là, seul avec moi-même. Le cendrier déborde et son odeur fade me fait penser à ce fumoir d’hôpital ou j’allais voir mon père alors qu’il était mourant. Les souvenirs refont surface comme les bulles de méthane dans un marais putride.
Vivement la fin du quart, une bonne douche chaude, un sandwich et au lit. Trop d’heures à chasser les méchants, à secourir les gens dans le besoin. Anti-héros anonyme d’un centre-ville trop gris et trop bruyant. J’en ai marre. L’acier froid de mes menottes écrasé contre ma ceinture trop lourde me marque les flancs. Dans mes oreilles retentissent les appels du poste de contrôle. On ne m’appelle pas, on n’a pas besoin de moi. Je fume…
Mes mains sont glacées, engourdies. Ma tête me fait mal, j’ai faim. Le café descend dans mon oesophage et me réchauffe le temps d’une gorgée. Un bon porto serait le bienvenu. Quelqu’un s’approche lentement. Un homme, vieux, courbé, habillé chaudement, trop chaudement. Il se dirige vers moi. Mon niveau d’alerte est au plus bas. Amorphe et songeur je regarde la silhouette approcher doucement vers moi. Un homme, sale, grisonnant un sac énorme sous le bras, se rapproche de moi, me regarde, me scrute. Comme un animal sauvage il m’observe à distance mais la distance entre nous s’amenuise, se raccourcit.
Je le salue, il ne répond pas. Il s’approche craintivement du cendrier qui déborde. Il regarde autour de lui, me fixe. Son regard me transperce l’âme. Des yeux de zinc, froids, inquisiteurs qui m’engloutissent. Sa barbe jaunie dissimule une bouche sèche, triste et austère. Je sors mes cigarettes et je lui en offre une. Il tend la main sans me quitter des yeux. Je lui tends mon briquet mais il me fait signe de l’allumer. Il s’approche, met sa main calleuse autour de la flamme pour cacher un vent inexistant et approche son visage fané de la petite lumière chaude. Pas de merci, pas de geste de la main. Il porte la cigarette à sa bouche et sort un petit sac plastique de sa poche usée. Minutieusement il prend les mégots, les broie dans sa paume et recueille le tabac. Son rituel dure cinq minutes.
J’allume une autre cigarette, voulant rester auprès de cet être brisé en apparence. Il termine sa collecte, enlève la cigarette de sa bouche, exhale la fumée et tout en me fixant dans les yeux il me remercie. Je reste là, mon café est fini et ma deuxième cigarette me lève le cœur. Je ne peux pas la jeter.
J’imagine mal lui offrir une cigarette entamée. J’imagine aussi qu’il n’a pas nécessairement l’envie de mettre un visage sur les mégots qu’il récolte. Le cliché de la serveuse âgée suçant une cigarette nerveusement me vient à l’esprit en remarquant un mégot trop long, taché de rouge à lèvre. Un mégot d’une marque économique m’envoie une autre image, et puis une autre. Tous ces filtres imbibés de salive inconnue me répugnent. Pourquoi pas lui?
C’est à ce moment que l’inconnu entame la conversation. Il prend une bouffée de sa cigarette, la souffle et me demande si j’ai des enfants. Surpris mais calme je lui réponds par la négative. Alors il me dit;
- T’es jeune encore, donnes-toi le temps.
- Et vous?
- (silence)
- Ah, bon.
- T’es bien correct de m’offrir une cigarette, d’habitude les gens ont peur de moi.
- Tu me rappelles peut-être quelqu’un, c’est tout.
Il fouilla alors dans sa poche et en sorti une photo. Deux jeunes amoureux, bras, dessus bras dessous, l’un en habit et souliers vernis, l’autre en robe soleil portant à la main un bouquet de marguerites.
- C’est ma femme avant son accident.
- Elle est belle.
- Elle était belle, elle était devenue alcoolique et toxicomane. Mes enfants disent que c’est de ma faute. Elle est morte écrasée il y a 10 ans. Sur la rue Maisonneuve au coin Aylmer, un camionneur pressé l’a ramassée.
- Désolé…
- Bof, j’ai économisé 4 piastres en ramassant des bouteilles, là je pars en autobus pour aller aux pommes. Je cueille le jour, je me paie à manger et quand la saison est terminée je viens passer l’hiver à Montréal.
- Oui mais là la saison est pas mal finie?
- Ça ne fait rien, j’ai un ami à St Benoît, je vais aller le voir pour un petit travail jusqu’à décembre. Parlant de décembre as-tu commencé ton magasinage de Noël?
-Non, j’ai juste ma femme à gâter.
- T’es chanceux, t’as quelqu’un.
- Je m’estime chanceux, c’est vrai…
Je lui montre une petite photo que j’ai toujours dans mon portefeuille. On m’appelle sur les ondes mais je ne réponds pas.
- Elle est belle. J’espère que tu en prends soin.
- J’essaie de mon mieux mais ce n’est pas toujours facile.
- Je sais, moi mes enfants ne pensent plus à moi, ils m’ont oublié.
- En êtes vous certain?
- J’ai essayé de reprendre contact avec ma fille qui habite à Terrebonne l’année dernière. Elle n’a pas voulu me rencontrer et elle a envoyé son tchum à la place qui m’a dit de sortir de leur vie.
- Peut-être qu’ils ne sont pas prêts?
- Peut-être… Enfin, ma vie est pas mal plus paisible maintenant…
Et il s’éloigna lentement me laissant sur ma faim. Ma faim de communiquer avec cet homme qui me rappelle étrangement un autre qui est apparu dans ma vie alors que je n’était pas prêt à l’accueillir, un homme à qui j’ai pardonné trop tard son absence.
- Attendez!
- L’homme se retourne vers moi.
- C’est quoi votre nom?
- Avant on m’appelait Jacques.
Merci Jacques…
Il ne m’a pas répondu. De sa main libre il m’a salué et est reparti vers l’entrée du stationnement qui donne à l’extérieur. Dans le contre jour j’ai pu voir qu’il avait laissé tomber un bout de papier sur le sol. Je me suis approché une fois qu’il était disparu de mon champ de vision. J’ai tenté de le rattraper, j’ai crié son nom mais en vain. J’ai pleuré un court moment et puis je suis retourné m’asseoir sur le bloc de béton, seul.
Sur le revers de la photo de mariage il y avait une date. Juillet 65.