contes de l'absurde

24 avril 2009

Déambulation post-ambulatoire…

Classé dans : Nouvelles — figaro @ 6:16

Marchant sur Cartier, direction nord, penché comme le mât du stade je cherche mon équilibre dans la bourrasque. Début avril, un courant d’air du septentrion me fouette le visage. Je gèle malgré les 10 degrés indiqués par la jolie brune à la télé. Trame sonore variée, passant d’une compilation de bluegrasss complètement dépaysante aux rythmes kabyles de Rachid Taha. Je traverse le Kentucky à dos de dromadaire. Juste une grande marche pour m’aérer l’esprit, pour recharger ma pile. Franchement, je n’en demandais pas tant.

Le soleil n’est pas de la partie. Au moins quand il se pointe, on peut marcher sur le côté de la rue qu’il réchauffe. Pas grave, de toute manière le dicton spécifie très bien qu’il ne faut pas se découvrir trop et je suis habillé adéquatement hormis ma tête qui durcit au froid petit à petit. La rue bifurque légèrement passé Bellechasse, je longe le trottoir envahi par un échafaudage d’où descendent tous gris de poussières, trois chimpanzés en salopettes ameutés par les cris de ce qui semble être le chef.

Je marche, serein. Fouillant les poubelles des yeux j’aperçois une vieille platine LLoyd. Trop abîmée, dommage. Je m’imaginais déjà en train d’écouter Thick as a brick en 33 tours.

Quelques pas plus loin, un homme sur son palier nourrit quelques moineaux indisciplinés piaillant de faim à ses pieds. Septuagénaire, le visage un peu rougeaud, les cheveux blancs en bataille, il sourit à la gent emplumée en leur lançant des bouts de pain. Je bifurque quelque peu pour ne pas les déranger. L’homme me sourit. Il me lance un morceau. Je lui sourit mais je n’ai pas faim. Je continue vers mon but, qui est en fait de faire une immense boucle de béton pour revenir à mon point de départ. La ville m’absorbe, je ne fais plus qu’un avec elle.

Montréal la sale m’engloutit.

2 décembre 2008

La course – Deuxième partie et fin…

Classé dans : Nouvelles — figaro @ 7:21

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Première partie

 

 

 

Alors qu’Henriette prenait un bain de foule et dédicaçait des feuillets paroissiaux, Pierrette écoutait les derniers conseils de son entraîneur :

 

-           Espère pas qu’à va t’laisser des chances la torrieuse! Va fallouère que tu   dégidine en torpinouche!!!!

 

Elle alluma une autre cigarette à la menthe et récita à haute voix trois paters omettant les voyelles afin de surprendre une Henriette qui la regardait du coin de l’œil.

 

-           NtrPrqtsxcx, Qtnnmstsnctf, qtnrgnvnn, qtvlntstftssrltrrcmmcl…

 

Ce que tous prirent pour une toux sèche ne laissa pas de doute dans l’esprit d’Henriette qui s’approcha pour saluer sa rivale.

 

-           Mme Bournival. Fit-elle sèchement.

-           Mme Jasmin, belle journée pour étendre sur la corde…

 

Il avait été établi que pour les circonstances, il suffirait que d’une prière par marche, soit le Credo, le Pater, l’Ave Maria et le Gloria Patri. Ensuite le chapelet se réciterait comme à l’habitude : Un Pater pour dix Ave Maria pour un total de cinq mystères; soit un chapelet au complet. Le départ allait être donné  à 15h00 par Monseigneur Turcotte en personne. Les paris étaient ouverts. La grogne régnait déjà au sein des participantes. Toutes sauf Henriette avaient été reléguées à la distance réglementaire de 10 mètres de la première marche, la Ste-Gudule. Fournissant l’archevêché au grand complet en ustensiles et en services divers, son frère Réjean lui avait obtenu un départ privilégié. De son côté, Pierrette avait pu se hisser aux premiers rangs en prétendant chercher dans les participantes, une certaine Ginette.

 

Quelques secondes avant le départ, une rutilante Cadillac noire arriva en klaxonnant et séparant la foule comme Moïse séparant les eaux. Les portières s’ouvrirent pour laisser sortir une dizaine de religieuses toutes vêtues de gris de la tête aux pieds. La foule tout à coup silencieuse reconnut Sœur Marie-Rose de L’incarnation, jadis Germaine St-Cyr, une athlète à part entière et une bigote invétérée. Henriette jura en silence. Pierrette poussa un puissant « tabernacle » qui fit sourciller Monseigneur Turcotte. On se rua vers le comptoir des paris pour un ajustement de dernière minute.  Étrangement, Octave Cournoyer, le premier à dénoncer les paris était aussi le premier au comptoir.

 

Pendant ce remue-ménage, les sœurs s’affairaient autour de leur championne. Elle allait participer à la course en uniforme, sauf pour un ajout : une paire de lunettes sport de marque Oakley.

 

Et ce fut le départ.

 

Henriette avait à peine entamé son Credo qu’elle se fit dépasser par Sœur Marie-Rose de L’incarnation qui débuta directement avec un Pater. Furieuse, Henriette décida de tricher aussi et passa directement au Gloria Patri. Un coup de sifflet fût donné par Gustave Painchaud, Henriette dû reculer d’une marche pour sa tricherie.

 

Pierrette passa à côté d’elle et ne pût s’empêcher de glousser de plaisir. Tout se passait come prévu pour les participantes sauf pour Henriette qui avait perdu le fil. Elle tenta tant bien que mal de recouvrir le terrain perdu mais Sœur Marie-Rose et Pierrette Bournival avaient une sérieuse longueur d’avance. Elle était en troisième position mais la course en était qu’à son commencement.

 

Vers la St-Cuthbert (73ième), Pierrette commençait à montrer quelques signes de fatigue. Sœur Marie-Rose était loin devant et Henriette la talonnait de près. Sœur Marie-Rose, comme un train à vapeur, conservait un rythme effarant. Elle était de loin, la mieux entraînée pour l’épreuve, de toute évidence. Elle priait à une vitesse folle et chaque marche montée à genou la rapprochait d’une victoire facile.

 

Par mégarde (après enquête du clergé), Pierrette mis le genou sur sa croix et son chapelet se rompit. Elle réussit à minimiser les dégâts en rattrapant les deux extrémités du chapelet rompu. Seul, une perle d’Ave Maria lui échappa pour rebondir sur les marches pour finir sa course dans le gosier grand ouvert d’une Henriette qui cherchait son souffle.

 

Henriette, devenue bleue, tomba par en arrière et déboula les soixante-dix marches, inanimée.

 

Monseigneur Turcotte, fit arrêter la course. La foule était massée autour de Gontran qui agenouillé, serrait Henriette en pleurant à chaudes larmes. Gustave Painchaud entonna un requiem malgré les regards courroucés de certains. Tenant sa note trop longtemps pour amadouer Madame Beauchemin, il manqua d’oxygène et eut un malaise vagal. Son crâne dégarni alla frapper le sternum d’Henriette qui cracha la perle et l’envoya dans l’œil d’Octave Cournoyer affairé à regarder sa généreuse poitrine de trop près.

 

Il est difficile de définir les cris si différents tous poussés au même moment : Gontran qui criait au miracle, la foule qui criait de joie, M. Cournoyer qui criait de douleur. On aurait dit un point d’orgue dans une chorale dopée au LSD.

 

Une fois le calme rétabli et Henriette sur pied, Monseigneur Turcotte déclara Sœur Marie-Rose de l’Incarnation, grande gagnante de l’épreuve de montée des marches de l’Oratoire à genou. Pierrette, en deuxième position, fut arrêtée et questionnée au sujet du bris soudain de son chapelet. Elle reçut des excuses plusieurs mois plus tard ainsi qu’un trophée après que des tests de dopage eussent révélé des traces d’éphédrine dans les urines de Sœur Marie-Rose…

 

Elle en fit un cendrier….

 

 

24 novembre 2008

La course – Première partie…

Classé dans : Nouvelles — figaro @ 7:30

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Pour Henriette Jasmin, c’était enfin l’apothéose. Toutes ces années d’entraînement allaient finalement porter fruit. Les dirigeants de l’archevêché de Montréal avaient enfin autorisé l’évènement. Y voyant un excellent moyen d’attirer des foules à l’Oratoire St-Joseph, ils avaient finalement accepté les nombreuses requêtes venant de tous les diocèses de la province.

 

L’évènement était prévu pour septembre.

 

Dans sa résidence de Charny, elle passait plusieurs heures par jour à genoux sur l’escaladeur que son Gontran lui avait offert l’année dernière. Henriette aimait sa routine et son entraînement rigoureux lui permettait de jouir d’un certain prestige lorsqu’elle rencontrait ses pairs. Le dimanche, à la messe de 11h00, on lui demandait comment sa semaine s’était passée, si elle était prête. On lui demandait des conseils culinaires. On l’interrogeait sur ses trucs, ses recettes spécialement conçues en fonction de son entraînement. Comme par exemple, quelle était la mesure idéale de lait condensé pour donner aux pommes de terre pilées, cette divine consistance mousseuse.

 

On la complimentait souvent sur sa ligne, malgré ses 110 kilos. Henriette n’avait plus la taille de ses vingt ans mais son endurance à l’effort et son débit verbal lorsqu’elle priait à haute voix s’était grandement amélioré.

 

La question des commanditaires avait été réglée en 2006 lorsqu’elle fut approchée par les entreprises Réjean Gendron, la compagnie de son frère, plus grand fournisseur en ustensile de plastique de la région métropolitaine. Son “jersey” de couleur jaune arborerait le logo de la compagnie; une fourchette blanche à la verticale sur un fond vert en forme de brocoli. Elle avait choisi le numéro 69, année de naissance de son dernier rejeton.

 

Elle était prête.

 

Dans un gymnase défraîchi de la rue Ontario, Pierrette Bournival s’appliquait à sauter à la corde à danser en écoutant en boucle la chanson Eye of the Tiger du groupe Survivor. Son entraîneur, Roch Chiasson, un fervent catholique venu de Tracadie-Sheila, lui faisait soulever des caisses de poisson congelé dans une chambre froide, la faisait sauter à la corde et répétait sans cesse dans son jargon de l’atlantique qu’il fallait battre la morue pendant qu’à vous regarde. Pierrette avait la rage au cœur. Elle avait perdu la face à la dernière compétition clandestine. Arrivée dernière à cause d’un gravier placé au mauvais endroit, elle n’avait pas pu se hisser à la dernière et deux-cent quatre-vingt troisième marches de l’Oratoire. Elle avait dû déclarer forfait à la marche 124, surnommée La Ste-Blandine.

 

En effet, il était plus simple pour les adeptes de cette discipline, d’identifier les marches par le saint auxquelles elles étaient associées au lieu que par ordre numérique. Cette manière d’identification permettait également de raffermir la foi de ceux qui pouvaient se vanter de connaître par cœur, les 283 saints et leur ordre bien défini. Par exemple, ceux qui se rendaient à la St-Fabien (200ième) sans ampoules étaient considérés comme des pros.

 

Un jour Octave Cournoyer, un dévôt irréprochable s’était vanté d’avoir monté et descendu les marches tout en récitant un chapelet aux dix marches. Il avait selon lui, accompli cet exploit en seulement douze heures. Il fut contesté et humilié lorsqu’Huguette Poitras l’avait questionné sur le nom de la marche à partir de laquelle il avait récité son 92ième pater. Ne sachant pas répondre il avait quitté la chorale et fut remplacé par son pire ennemi, Gustave Painchaud qui avait le plus beau Minuit Chrétien de la région.

 

Au matin de la compétition, Henriette fit sa toilette et récita un rosaire devant le miroir. Top-chrono : trois minute vingt. Elle avait la forme. Ses genoux avaient été aux petits soins durant les derniers jours. Le docteur Gauthier, ami de la famille depuis 1954, lui avait administré une injection de gel dans chaque ménisques pour lui procurer une lubrification supérieure. La glucosamine faisait partie de son menu de suppléments quotidiens. Elle enfila son jersey et embrassa son Gontran qui lui donna sa trousse de compétition : Un chapelet en résine, une bouteille d’eau, une serviette et une bible.

 

Henriette était prête.

 

À la station Côte des Neiges, Pierrette qui se remettait d’une grippe, fumait une Craven « A » Menthol en visualisant sa victoire. Son conjoint Ti-Guy lui avait conseillé des cigarettes à la menthe pour favoriser sa guérison et ouvrir ses bronches. Elle avait mis son t-shirt West Coast Chopper à défaut d’avoir un commanditaire. La compagnie de tabac House of Craven n’avait pas voulu investir dans cette course et ce refus avait blessé Pierrette dans son amour propre. Tant pis, elle irait habillée comme à tous les jours. Toutefois, elle avait pris soin de porter un legging en spandex qui, sans rendre grâce à sa silhouette bovine, lui procurerait la célérité nécessaire au moment voulu.

 

À suivre…

 

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