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Les journaux du Kalahari…

Publié dans Nouvelles le 10, avril, 2007 par figaro

Journal de bord, Navigateur K. Eisenberg

23 août 1918, 04h10 du matin. Helmut a l’air de bien dormir. Un bruit m’a réveillé. Je constate la température; moins 6 degrés Celsius. Bordel ce n’est pas chaud. Ingrid tu me manques. Je pense à toi. Je me demande comment va le petit. Ça fait plusieurs jours que je ne vois pas Helmut écrire. Peut-être croit-il que ce n’est pas nécessaire. De toute manière en autant qu’un de nous relate les évènements…J’ai fait l’inventaire des rations aujourd’hui. Il nous reste des vivres et de l’eau pour encore 10 jours en se rationnant bien.

06h20. Selon l’inclinaison du soleil, la mer devrait être de ce côté mais je n’arrive pas à établir notre position réelle. L’Afrique est immense. Une chose est certaine nous sommes loin d’Hirshberg. Ma tendre Ingrid tout me manque de toi. Ton rire, tes yeux de glace, la douceur de tes paroles. Combien de temps encore dans cet endroit austère. Si je ne me trompe pas aujourd’hui est l’anniversaire de tante Minna. J’aimerais bien la taquiner cette vieille dame espiègle. J’adore la faire sortir de ses gonds. Friedrich a sûrement remis cet affreux complet qui lui vient de son père et les filles se chamaillent sûrement pour une place à côté du cousin Moritz. J’aimerais bien voler jusqu’à vous mes amours…

13h10. Helmut est parti assouvir un besoin naturel. Il n’a vraiment pas l’air dans son assiette. J’ai été un peu brusque avec lui hier. J’espère qu’il ne m’en tient pas rigueur. Non mais je ne l’avais jamais vu s’énerver comme ça. Compromettre nos chances de communiquer notre position n’était pas la solution idéale mais il a toujours été comme ça. Il est malgré tout le meilleur pilote que je connaisse. Atterrir comme il l’a fait tient du miracle. Je lui dois la vie. J’ai cru apercevoir du mouvement à l’horizon ce matin mais je ne suis pas certain. J’aime autant garder cette information pour moi. Helmut est trop impulsif, il se mettrait à courir comme un fou…

14h20. Je n’arrive pas à croire qu’il fasse aussi chaud. Mes épaules me font souffrir. Je dois garder la tête froide, montrer des signes de faiblesse aurait des conséquences désastreuses sur le moral d’Helmut. Selon mes calculs nous sommes bien en direction du sud mais le soleil devrait être plus bas pour ce temps de l’année. Détail minime mais peut-être crucial? Si mes calculs sont bons nous devrions bientôt apercevoir des signes de civilisation. L’important à l’heure actuelle c’est notre moral. Helmut m’a bien fait rire plus tôt en comparant notre dîner à un banquet pour fourmis.

18h30. Six litres d’eau potable, dix kilogrammes de biscuits militaires, deux kilogrammes d’œufs déshydratés, 2 kilogrammes de viande séchée, trois conserves de choucroute. Un réchaud au gaz, deux couvertures, quelques outils, un sextant, trois fusées, des allumettes, du fil à pêche…Du fil à pêche?! Très pratique dans le désert. Bof, ça peut toujours servir à autre chose. La trousse de premiers secours par contre est très lourde. On peut sans doute de défaire de l’oxygène. Helmut est occupé à contempler le coucher du soleil assis sur la crête d’une dune. Pauvre Helmut, il doit s’ennuyer lui aussi. Il m’a dit avoir rencontré une femme avant son départ mais il ne veut pas en parler. Ah, ma douce Ingrid, comme tu me manques…

20h45. On a bien mangé. Helmut est plutôt silencieux ce soir. Dommage je voulais lui rappeler la fois ou le général nous avait demandé de le trouver dans ses quartiers pour discuter de la mission et que nous étions parti boire un verre à la place. Il avait fait intrusion dans le mess pour te surprendre en train de peloter sa femme alors que je dormais sous la table, tu te souviens ? On n’avait pas trop rigolé le lendemain ensemble aux arrêts. Sacré Helmut, toujours dans le pétrin. Demain je devrai lui annoncer que je n’ai aucune idée de la distance qui nous sépare de la côte. Même une fois arrivée sur le bord de l’atlantique la partie n’est pas gagnée. En espérant pouvoir attirer l’attention d’un navire ou d’un sous-marin avec ces fusées…

24 août 1918, 04h30. Réveillé par un petit lézard dans ma botte. Curieux petit spécimen. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit. Ingrid pleurait et Helmut la consolait. Bizarre de rêve, Helmut n’a jamais rencontré mon épouse. J’ai entendu parler un jour d’une vieille dame vivant à Heidelberg qui pouvait interpréter les rêves. J’irai la voir à mon retour. Le petit déjeuner est prêt, Helmut pourra manger à son réveil. Il fait très froid cette nuit. Il me semble néanmoins que l’air est plus humide qu’à l’habitude. On se rapproche sans doute de la côte…En espérant que nos fusées fonctionnent et que quelqu’un les verra. Bonne nuit mon amour…

07h30. Helmut n’est pas là. Il ne doit pas être loin. Ce matin j’ai l’impression d’avoir vieilli de dix ans, quel sommeil minable. Pas grave, les choses pourraient être pires. Nous avons de la nourriture et de l’eau. Mon sextant ne semble plus fonctionner, plein de sable dans les engrenages. Je vais l’enterrer avec une cérémonie militaire. Le pauvre vieux truc, il m’a tant servi, c’et normal que je lui paie mes respects. Helmut va sûrement se moquer de moi. De toutes manière ce n’est pas un sentimental. Comment peut-on être si petit et si hargneux?

09h30. Je n’ai jamais vu Helmut me regarder de cette façon. Il arriva l’air médusé. Il n’avait pas l’air à comprendre la symbolique de mon geste. C’est sans doute sans importance mais j’ai cru lire une expression de mépris dans ses yeux. Enfin, j’essaie de conserver un bon moral dans ce désert. Ce n’est pas évident avec cette chaleur accablante. Ma chère Ingrid si seulement tu me voyais. Aujourd’hui j’ai décidé d’augmenter notre dose de nourriture. J’ai remarqué que Helmut s’affaiblissait. Nous sommes sûrement à environ une cinquantaines de lieues de la côté. Ce n’est pas le moment d’abandonner. Allons, du courage.

15h10. Helmut a exprimé le désir de retourner vers l’appareil mais j’ai refusé. Il est parti en emportant la moitié des vivre. C’est de la folie mais il m’a menacé. Il a perdu la tête, c’est clair. Il parlait de sa relation avec une femme mariée, de l’émetteur qu’il a bousillé, de bière et de filles et du général Von Trotha. Je sais que la séparation dans le contexte actuel signifie la faiblesse et la mort mais je ne tiens pas à mourir aux mains de mon commandant. J’ai abdiqué j’essaierai de le suivre à distance, pauvre Helmut. J’ai promis à son frère de veiller sur lui.

20h30. Helmut a oublié de prendre de l’eau. Je suis assis là à écrire pendant que mon commandant retraverse le désert vers l’est sans aucune provisions. Déboussolé n’est plus le terme à ce point. Où est-tu ma chérie en ce moment. As-tu le temps de penser à moi? Je commence à m’inquiéter réellement au sujet de cette mission. L’optimisme s’envole en fumée. J’ai besoin de ta force mon amour. La nuit dernière j’ai cru que nous étions observés. C’est impossible, nous aurions trouvé des empreintes, ou des traces de pneus dans le sable, quelque chose. Les alliés combattent beaucoup plus au nord et les peuplades indigènes ne s’aventurent jamais dans cette région. A moins que nous ne sommes pas où nous croyons être. Peu importe, j’irai chercher Helmut demain matin et j’essayerai de lui faire entendre raison.

25 août 1918, 06h00. Température 25 degrés Celsius. Vent du sud-ouest environ 10 kilomètres à l’heure. Toujours aucun signe des secours. Ce qui semble être une famille de scarabées est passé près de moi ce matin. Ils m’ont réveillé. Je ne sais pas où ils allaient mais ils avaient tous l’air de savoir où aller. Peut-être à la recherche de gouttes de rosée, la seule source d’eau fraîche dans cet enfer doré. Je dois rattraper Helmut coûte que coûte. L’appareil est à au moins deux jours de marche. Ça sera difficile d’y arriver. J’espère pouvoir réparer l’émetteur. Au moins en fabriquer un autre avec les débris du premier. Sacré Helmut, quel caractère. J’espère qu’il n’a pas trop soif.

08h00, Enfin des traces de pas. Je dois m’arrêter un moment afin de reprendre mon souffle. Je n’arrive pas à croire que je me dirige vers notre point de départ. J’ai l’impression de me suicider à petit feu. Allons il faut garder espoir. Une fois l’émetteur réparé il ne s’agira plus qu’une question de jours. Ces pas ne ressemblent pas à ceux de Helmut, il semble que les empreintes soient plus grandes que les siennes. Enfin, il n’y a pas beaucoup de chance qu’elles appartiennent à quelqu’un d’autre. Une gorgée et je repars…

10h30. Enfin l’aéronef. Helmut a pu réparer la radio mais je ne sais pas où il a pu passer. Il n’y a plus d’eau mais au moins il a sûrement communiqué notre position…


Journal de bord, Commandant H. Wurstwaren

23 août 1918 02h35 du matin. Je consulte le thermomètre; moins cinq degrés Celsius. Merde, j’ai froid. Karl est allongé le dos contre un rocher et semble dormir. Tant mieux, si un de nous se repose, nous nous en sortirons peut-être. Un feu électrique dans la queue de l’appareil, ça c’est un coup de poisse extraordinaire. Non mais sans blague, comment ce mécano de merde a t-il pu négliger de vérifier les circuits avant notre décollage.

06h30. Merde, réveillé par ce damné soleil. Je commence à croire que l’on tourne en rond. Karl a fait le petit déjeuner et est parti en reconnaissance. Encore des œufs déshydratés et un biscuit militaire. Vivement le retour en Allemagne. Je tuerais pour une bonne bière froide. J’ai remarqué que mes chaussures avaient des trous dans les côtés. Le sable pénètre à l’intérieur et comprime mes pieds. Nous devons nous arrêter fréquemment. Les instruments n’indiquent rien de bon. Il semble que le magnétisme de la boussole soit faussé. Heureusement que mon bon Karl sait naviguer avec les astres…

10h20. Karl marche loin devant. Je n’arrive pas à croire qu’il réussit à transporter tout ce matériel. Quelle force ce Karl, un rugbyman géant. Nous avons discuté ce matin à son retour de la direction à prendre. Il semblait bien optimiste en mentionnant l’ouest mais je ne suis pas sûr si on s’y dirige. Les dunes faussent ma perception. Il fait très chaud, tout colle et l’air brûle mes bronches. Putain de canicule. J’ai repensé à notre conversation d’hier. Karl avait raison, il aurait peut-être mieux fallu rester près de l’appareil pour quelques jours de plus. L’émetteur aurait sûrement pu être réparé avec plus de patience. Je n’aime pas quand les machines me résistent. Radio de merde…

14h15. Enfin une pause. Karl essaie de voir où nous sommes avec ses vieux instruments désuets. Pas la peine d’essayer de l’aider, je n’y connais rien. Je me rappelle ma jeunesse chez les scouts, toujours perdu. J’étais arrivé le dernier d’une chasse au trésor dans la forêt Noire. Une fois arrivé mes parents étaient là, en pleurs, ça faisait deux jours que tout le village me cherchait. Bien quoi? Ça peut arriver. Ils s’inquiétaient de ma santé et de ma constitution « frêle ». Tout un plat pour une erreur entre Nord et Sud. Enfin, j’avais plus d’affinité pour les sports d’adresse…

18h25. Karl a décidé de faire une halte et de revoir notre plan de survie.Je note la température; trente-cinq degrés Celsius. L’air est tellement sec qu’il nous assèche la peau et les muqueuses en un temps record. Le sable n’aide pas du tout. Tout de même, je n’ai pas de réponse mais seulement l’impression que le voyage se terminera sous peu. Déjà deux mois que nous avons quitté Berlin pour cette fichue mission. Cela semblait si simple, une reconnaissance au dessus des lignes ennemies, quelques voyages de courriers, transport d’officiers. Il a fallu qu’ils nous envoient dans cette satanée région pour retrouver un aéronef expérimental disparu depuis le 15 août. Bravo! Quel beau merdier. Heureusement que je dirige bien notre projet de survie. Karl a la patience et la force, mais j’ai l’étoffe du leader…

18h30. Me voilà vers l’ouest. On voit que du sable. Un océan doré immobile. Comme j’écris bien, un vrai poète. J’ai faim. Karl fait notre inventaire encore. Je ne crois pas qu’il ait changé depuis ce matin mis à part quelques gorgées d’eau. Enfin, si ça l’amuse. Putain de désert de merde. Karl m’a mentionné plus tôt qu’il avait foi en notre sauvetage éventuel. Le général Hoffmann tenait à ce qu’on repère la carcasse du LZ-6 et son pilote s’il est toujours en vie. Il a sûrement envoyé un vol pour nous repérer. Je me demande ce que fait Ingrid en ce moment. Elle est sûrement bien sans nouvelles de toute manière…

24 août 1918 02h30. Putain ça caille. Une couverture n’est pas suffisante. Si seulement on pouvait faire du feu. Karl dort comme un bébé. J’ai mal aux pieds, j’ai froid, j’ai encore faim. Il doit faire moins quatre degrés Celsius à l’heure actuelle. Je devrais aviser Karl que je veux retourner à l’appareil. Je m’en veux, Ingrid, malgré nos différends tu es précieuse à mon cœur. Karl refusera c’est sûr. On doit rester ensemble pour survivre ça c’est clair. Je t’ai promis de veiller sur lui mais j’avoue que ça m’arrangerait s’il crevait. Bon c’est l’heure de dormir…

06h25. Merde! Karl a déjà mangé et n’a rien laissé. Les casseroles son éparpillées et il ne reste rien. Le goinfre, s’il était moins costaud il mangerait probablement moins. Enfin, Il doit y avoir des biscuits dans ce sac. Quelques gorgées d’eau et tout ira mieux. Pourvu qu’il ne trouve pas le flacon de schnaps que je conserve pour notre sauvetage. Je me demande quel temps il fait à Berlin. Si seulement j’avais pu faire fonctionner cet émetteur de merde. Nous serions en train de se saouler la gueule dans un tripot quelconque. Ah le con de mécano. Comment peut-on être aussi négligeant. La première fois que je ne vérifie pas tout moi-même avant un vol. Voilà ce qui arrive…

08h30. Karl a perdu la boule. Je l’ai surpris à enterrer son vieux sextant. Il déraille complètement ou quoi? Alors qu’on cherche notre chemin il s’amuse à faire un service funèbre à un vieux machin. Bon, je crois qu’il va falloir que je prenne le contrôle de la situation. Il fait déjà trente degrés, nous n’avons pas d’abri et la côte semble trop loin. C’est assez, je lui demande où nous sommes et si la réponse ne me convient pas je retourne au zinc avec où sans lui. Non mais sans blague, enterrer un sextant…

13h30. J’en étais sûr. Karl refuse de retourner en arrière. Il reste des vivres dans l’appareil et l’émetteur peut être réparé j’en suis certain. Je l’ai pas mal bousillé mais ça vaut mieux que de mourir la gueule pleine de sable. Je commence à douter de ses capacités de navigateur. Non mais après tout c’est moi le commandant de cette expédition! D’autant plus qu’il mange pour deux…

16h30. Je n’aurais jamais dû écouter mon navigateur. Merde et merde, pourquoi est-ce que je n’ai pas joint l’artillerie. Putain de Fliegertruppe. L’aviation où la famille, la guerre des airs ou la guerre des nerfs. J’aurais mieux fait de rester à la maison point final. Au diable cette guerre et ce pays de merde. Il fait trop chaud, je suis fatigué, j’ai faim. J’ai cru apercevoir une silhouette au loin un peu plus tôt. Ce con de Karl aurait-il entendu la voix de la raison mais hésiterait à l’admettre? Peu importe, c’est maintenant chacun pour soi.

20h30. Merde. Nous avons dû tourner en rond pendant une bonne période de temps car j’aperçois au loin notre appareil. Deux heures de marche pas plus. Je suis crevé. Je vais arrêter pour le reste de la nuit. Je n’ai plus d’énergie et j’ai très soif. La température tombe rapidement et j’ai l’impression que Karl n’est pas loin. J’ai eu tord d’accepter cette mission merdique. J’étais bien dans le 82ième escadron. Pilote de dirigeable, boulot peinard. Maintenant je suis perdu avec du sable dans les oreilles. Dormir, le plus possible, conserver mon énergie. L’avion n’est plus loin, il y reste une bonne réserve d’eau.

25 août 1918 07h00. On m’a joué un sale tour. Putain Karl je n’ai pas envie de jouer. Mes vivres ont disparus, mon sac a été vidé et son contenu éparpillé aux quatre vents. Il ne perd rien pour attendre. Parole de Wurstwaren il va passer un sale moment si je l’attrape. Il ne me reste plus que mon carnet de bord et mon stylo. Je dois rejoindre l’appareil au plus vite.

09h15. Quelqu’un a bu l’eau qui restait au zinc. L’émetteur a été remis en état mais aucun signe de Karl. Je ne sais pas comment ce démon a réussi à arriver avant moi. Peut-être qu’il nous a fait tourner en rond pour pouvoir se débarrasser de moi? Le salaud, s’il n’était pas si costaud, il serait froid depuis longtemps. Lui et sa putain de photo. Sa femme, quel réconfort dans ce désert de merde… Et pourquoi il refuse de me la montrer? La fréquence syntonisée sur l’émetteur ne ressemble en rien à une fréquence de la Fliegertruppe. Je commence à y voir de plus en plus clair. Où est cet espion de merde. Bon assez écrit pour aujourd’hui. Je dois communiquer avec le haut commandement le plus vite possible et prendre des directives. Putain j’ai soif…


Journal de bord, Capitaine F. Wurlitzer

19 août 1918. Aucun signe de civilisation nulle part. Juste cet éclair vers l’est dans le ciel un peu plus tôt. Cela fait maintenant 4 heures que je marche en direction de ce qui semble être un écrasement d’aéronef… Avec un peu de chance je pourrai m’y rendre en quelques jours. Cela vaut mieux que de rester là à espérer du secours. Cette foutue plaie m’élance tellement…

22 août 1918. Finalement, on dirait des compatriotes, difficile à dire. Les uniformes du désert se ressemblent trop d’une nation à l’autre. Je suis trop loin pour entendre la discussion mais l’un deux semble s’acharner sur une pièce d’équipement quelconque près du reste de fuselage carbonisé. Il a l’air de mauvais poil. Le costaud quant à lui semble plus en possession de ses moyens et semble s’affairer à réunir ce qu’il peut sauver des décombres… Drôle de duo.

24 août 1918. Enfin j’ai pu m’approcher suffisamment. Il semble que ce duo espère rejoindre la mer. Ils ne sont pas très habiles pour s’orienter. J’ai pu au moins leur soutirer quelques vivres. Pour le travail incognito c’est foutu mais la survie d’abord. En tout cas j’ai la certitude que ce sont des compatriotes. Ils ne doivent pas me voir dans cet état. Le haut commandement était formel sur les instructions. Le secret absolu ou la mort.

25 août 1918. Je crois que mon plan va bien fonctionner. Il suffit de semer la discorde et avec un peu de chance ils vont s’entretuer. Je dois faire parvenir les codes au quartier général ainsi que les résultats du vol. Le LZ-6 ne supporte pas bien la chaleur. Ingrid ma douce tu es si loin de moi, pardonne-moi pour mon entêtement à toujours vouloir me porter volontaire pour les trucs les plus insensés. Ta photo me rend mal ta beauté. Je la porte sur mon cœur. C’est bête que l’on se soit rencontrés peu avant cette mission Si jamais on retrouve ce journal, de grâce dite à ma tendre amie que je l’aimerai toujours.

Rapport du Lieutenant Colonel H.S. Chesterfield

Royal Air Force

2 février 1943

Nous expliquons mal la présence de ces trois officiers allemands dans cet endroit du désert. À en juger par la disposition de leurs ossements, ils se seraient battus ou quelque chose comme ça. Il est difficile de déterminer la nature du conflit. Peut-être qu’ils se sont disputés les dernières rations. Où alors ils se seraient disputés sur la direction à prendre pour s’en sortir. Malgré des noms différents sur le reste de leurs uniformes, il semblerait qu’ils soient apparentés. En effet les photos trouvées sur chacun d’eux, malgré leur état nous révèlent qu’il s’agit de la même jeune femme. Elle ressemble étrangement à ma chère et tendre épouse à l’époque ou je l’ai connue. Je serai de retour bientôt à Londres, chère Ingrid…

Des nouvelles de Rhonda…

Publié dans Nouvelles le 27, mars, 2007 par figaro

‘’Je n’aurais jamais dû venir jusqu’ici. Ce n’est pas dans mes habitudes de revenir en arrière mais là j’ai une dette’’ se disait-il, appuyé sur sa Toyota bleue. Rien autour pour le distraire. Que la route, la falaise et devant lui l’immensité grise de l’Atlantique Nord. Sa cigarette terminée, il lança le mégot du haut des rocher. Contournant la voiture afin de regagner l’habitacle, il avait jeté un dernier regard sur celle qui dix ans plus tôt avait chambardé son existence. C’était la dernière fois qu’il la verrait et il en était conscient.

Une éternité s’était écoulée entre le moment où il arriva devant Rhonda et le moment où il la quitta, les yeux rougis par tant d’émotion, de regret et de souffrance. Dix ans depuis la fois où sur un coup de tête il l’avait laissée. Tout ça pour un autre beau cul qui était venu frétiller devant lui un soir de solitude et d’ivresse. Un beau cul qui lui a couté cher. Ce même cul lui avait soutiré tout son fric deux ans après. Ce cul avait sniffé le contenu de ses cartes de crédit, avait détruit sa voiture neuve et avait foutu le camp quatre jours avant Noël alors qu’il revenait d’une mission de paix de six mois en Bosnie. Même si Rhonda ne l’a jamais sue, il l’a regretté amèrement.

Il l’avait rencontré dans un bar lors d’une escale à Sydney, Nouvelle-Écosse. Rhonda était accompagnée d’une pléiade de copines universitaires en quête d’émotions fortes. Il avait traversé la piste de danse en ligne droite vers sa cible qui le regardait en souriant. Ses amies murmuraient entre eux, quelques regards invitants et quelques autres réprobateurs. Rien ne l’empêcha d’atteindre son but. Ils avaient passés la soirée à danser un ‘’slow’’ perpétuel malgré le rythme effréné de ‘’2 Unlimited’’.

Ils se rappelèrent plus tard que la chanson ‘’Hey Jude’’ des Beatles les avait bercé à la toute fin de la soirée. C’était devenu leur chanson fétiche.

La frégate repartait le lendemain matin et il avait failli manquer à l’appel. Un vrai matelot. Sans nouvelles depuis deux mois, à son retour à Halifax, il avait loué une voiture et avait conduit 8 heures pour arriver à sa porte peu avant minuit, un bouquet de roses à la main. Sa mère, Violet, lui avait ouvert comme on ouvre la porte à un Témoin de Jéhovah. Une petite fente qui laissait entrevoir un œil inquisiteur et froid. Une petite bonne femme toute maigre, une femme qui avait passée sa vie à souffrir mais qui avait gardée une certaine fierté d’être ce qu’elle est; l’ancienne épouse d’un mineur alcoolique et violent, un colosse de près de deux mètres aux poings larges comme des enclumes de maréchal ferrant. Malgré sa première impression, il fut accueilli comme un fils parti depuis longtemps, comme un de ces fils de la mer qui quitte le patelin natal en quête de grandes aventures et qui revient la queue entre les jambes…

Le lendemain matin Rhonda avait quittée pour l’université. Il s’était réveillé dans cette chambre de fille, remplie de vieux toutous, d’affiches de chanteurs douteux et de trucs roses et bleus. Une photo d’elle et de l’acteur américain Christian Slater avait attiré son attention, mise en évidence sur une commode remplie de produits de beauté. Il avait salué Violet qui sirotait un café en regardant le bout de mer qu’on pouvait voir par la grande fenêtre du salon. Il remarqua que tous les bibelots étaient enveloppés dans de la pellicule plastique. Il n’y fit pas attention, enfila ses chaussures en se retirant poliment de la pièce. L’air de New Waterford était chargé de particules de charbon. Un halo de poussière permanent. La majorité des maisons étaient chauffées par ce résidu de plante fossilisé. Efficace, peu coûteux mais polluant. Un lieu étrange, village fantôme ou l’affiche municipale de bienvenue, criblée de trous de calibre douze rappelait vaguement la fameuse Highway Route 66.

Quelques mois plus tard Rhonda téléphona chez lui, elle était à Halifax, en pleurs et tenait à le voir le plus vite possible. Elle lui donna rendez-vous à une adresse quelconque qui s’avéra être un de ces étranges manoirs Ronald McDonald. Violet était là, un sac de sport à la main, sa fille assise dans les marches les yeux rougis. Elle était venue pour des résultats de tests médicaux et était prête à rentrer à la maison. Quand Brian arriva avec sa Chevrolet Caprice 1973 pourrie, ils montèrent à bord et prirent la direction de New Waterford. Le soleil se couchait, ils étaient roulés en boule sur la banquette arrière pendant que Brian conduisait et que Violet regardait les arbres défiler de long du chemin en silence. Il se rappellerait de ce moment pour toujours. ‘’Crazy’’ de Pasty Cline, joué en boucle sur le ‘’huit pistes’’, le grondement sourd du 8 cylindre et un léger sifflement causé par le manque d’aérodynamisme du monstre rouillé. Les grands yeux bleus de Rhonda qui trahissaient une grande souffrance intérieure, un secret terrible qu’elle ne voulait pas partager. Un enfant?

Violet parla la première sur un ton agacé. ‘’…She’s got leukemia, didn’t she tell you?’’

Quelques années plus tard, il rencontra un groupe de filles dans une taverne d’Halifax. Leur accent lui rappelait Rhonda. Il et eut toute une surprise quand elles lui dirent qu’elles étaient de Sydney. L’une d’elles était de New Waterford. Par réflexe il demanda d’un ton enjoué si elle connaissait Rhonda…

… Un dernier coup d’œil avant de reprendre la route, direction Halifax. Un dernier regard sur cette pierre marquée de deux dauphins symétriques. Elle étudiait la biologie marine. Et sous son nom en petits caractères;

Hey, Jude, don’t make it bad,
Take a sad song and make it better,
Remember to let her into your heart,
Then you can start to make it better…

Le bébé vernis

Publié dans Nouvelles le 13, février, 2007 par figaro

Chapitre I

Depuis maintenant 24 heures ils étouffaient dans leur petit logement. Depuis maintenant deux semaines le propriétaire de l’immeuble effectuait des travaux de rénovation dans le petit 4 et demi situé sous eux. Coups de marteau aux petites heures du matin, bruit strident de la scie circulaire, tapage continuel. Maintenant c’était l’odeur nauséabonde des produits employés à la finition. Dans les petites fissures créées par les années de mouvement, par les drains, par les fentes du plancher entrait une forte odeur de vernis. Lorsqu’ils avaient confronté le propriétaire pour se plaindre du bruit et des mauvaises odeurs, il les avait simplement ignoré.

Il n’y avait rien à faire mise à part trouver un moyen de ventiler l’appartement. Difficile sans geler en cette fin février. Quelques fenêtres ouvertes parvinrent à dissiper un peu l’odeur mais elle persistait quand même. Ce soir là était prévue une petite rencontre entre amis. Bien que l’atmosphère de l’appartement s’apparentait plus à celui d’un atelier de peinture automobile ils n’annulèrent pas et les convives se présentèrent comme convenu aux alentours de 18h30.

Soirée bien arrosée, les invités quittèrent un à un, laissant les tourtereaux seul avec Barry Manilow qui se lamentait sur la platine. L’ambiance était à l’amour…

Quelques mois plus tard, l’infirmière avait constaté sur l’échographie un foetus d’apparence normale. Une petite anomalie, une incongruité les avaient fait consulter le médecin de service. Il y avait d’étranges lignes parallèles sur la peau du futur nourrisson.

- Rien de grave, dit le docteur.- Il semble que le développement du bébé soit normal, ne vous inquiétez pas…

Lorsque l’enfant se présenta tête première les médecins eurent un choc, une surprise inattendue. Une belle petite fille toute beige. Beige avec la peau ressemblant à des lattes de plancher, dure comme le bois…

Le premier bébé de bois franc était né. Ils l’appelèrent Maple.

Elle gazouillait constamment, ne pleurait pas trop et mis à part son apparence un peu étrange elle semblait heureuse. L’odeur de vernis qu’elle dégageait s’estompa peu à peu et la petite famille passa la première année sans anicroche. Comme tout bon parents, ils éduquèrent le bébé vernis avec tout l’amour qu’ils disposaient. Son alimentation ne nécessitant pas d’adaptation particulière, sa croissance se fit normalement. Lorsqu’elle était un peu usée sur les genoux et aux coudes ils la faisaient sabler et revernir par le grand-père qui était menuisier.

À l’âge de trois ans elle tomba malade. Les parents consultèrent tous les experts possibles sans toutefois trouver un remède ou une explication à sa condition. La petite Maple ne jouait plus, n’avait plus d’appétit et ne souriait plus. Un jour ils eurent l’idée de consulter un spécialiste de la sylviculture qui leur conseilla de lui administrer une grosse cuillérée de sirop d’érable matin et soir et d’attendre les résultats. Deus semaines plus tard elle reprit goût à la vie et rien ne vint plus perturber son enfance…