Les apparitions de S. Myre

« …Celui qui a dit que la vie est un long fleuve tranquille était sûrement bon nageur… F.C.»

 

 

Il y a des moments dans la vie où on croise des gens sans trop comprendre pourquoi et comment ils se retrouvent sur notre chemin. Cependant j’ai compris très jeune que les êtres vivant mobiles (en excluant les plantes grimpantes et autres curiosités de la nature) ont la faculté de se croiser et d’aboutir l’un en face de l’autre à l’occasion. Ce que je comprends moins c’est le mécanisme qui régit le tout. On m’a dit un jour que ces rencontres ne sont jamais le fruit du hasard. À mon avis elles sont programmées d’avance depuis un studio céleste ou des milliards de techno chérubins nous pilotent à distance. Voici selon moi comment fonctionne ce que la plupart des gens appellent « le Destin »;

 

 

Tel un metteur en scène, le comité administratif des techno chérubins présente chaque jour lors d’une méga réunion, les évènements qui devront se produire dans la journée. Ensuite chaque techno chérubin prend place derrière l’énorme console où tous nos mouvements sont coordonnés grâce à une infinité de leviers, boutons, moniteurs et gadgets techniques. Par exemple, Estelle, la nièce de l’oncle du cousin de la fesse gauche de Jean-Jacques Généreux se cognera le genou à 18h24 précise après un accident de tricycle. Gaspard avalera son dentier à la suite d’un concours du plus gros mangeur de hot-dog. Natacha rencontrera son prince charmant, Pierre qui aura la même idée qu’elle d’aller faire son épicerie un lundi soir à 19h23 précise et ainsi de suite.

 

 

Une équipe composée d’une trentaine de techno chérubins est attitrée à chaque individu sur la planète. La façon dont les équipes sont composée est tout à fait aléatoire car les chérubins sont des êtres tout à fait imprévisibles. Il arrive parfois que plusieurs chérubins plutôt blagueur forment un équipe et s’amuse au dépend de leur protégé. Il y a souvent des conflits au poste de commande et certains évènements ne se déroulent pas comme prévu. Un bon exemple est l’aventure qu’il arriva à Rita Bonsecours alors qu’elle s’affairait à passer l’aspirateur. A prime abord elle était sensé découvrir une pièce de vingt-cinq cents sous un coussin du canapé. Elle s’en aurait servie plus tard dans la journée afin de passer un coup de fil à son amant depuis la cabine téléphonique du coin. À la place elle trouva une pièce de deux dollars et elle sorti en hâte pour s’acheter une loterie. Elle se fit renverser par un camion de livraison de boisson gazeuse.

Donc me fiant à ma théorie, mon équipe doit être aussi maladroite que dis fonctionnelle. Il doit m’arriver au moins une merde par jour. Parfois il m’en arrive plusieurs pour compenser les jours où tout se déroule sans anicroche. De toute évidence je n’ai jamais été chanceux. Mon équipe a cependant une façon particulière de me surprendre. Pour les bonnes comme les mauvaises choses, le déroulement d’une situation se concrétise toujours au dernier moment.

 

 

Par exemple, à l’âge de quatorze ans, après deux ans d’hésitation je décidai d’avouer mes sentiments à Julie, déesse avec laquelle je prenais des cours de musique chaque samedi. Après une semaine de bonheur son père eut une promotion et la famille déménagea à l’extérieur. Imaginez-vous mon désarroi. Voilà comment les choses se présentent à moi. A se demander si mes chérubins ont déjà travaillé comme fonctionnaires. Enfin, si tel est mon destin. N’allez surtout pas croire que je me plains. J’aime la façon que la vie a de me surprendre. L’originalité de mes petits régisseurs m’offre donc une grande diversité d’émotions et de situations en tout genre.

 

 

Je suis convaincu que les gens à qui il n’arrive que des choses bien doivent posséder une équipe solide. Pour les malchanceux dans mon genre, c’est la grève, les retards, ou simplement les absences non justifiées des techno chérubins qui sont la cause des situations désagréables. D’autres chérubins inconscients peuvent à l’occasion appuyer sur le mauvais bouton ou tout simplement ne pas tenir compte du facteur le plus important; le timing. Combien de personnes ont raté des opportunités à cause de petits facteurs mal orchestrés.

 

 

Je connais quelqu’un dont l’équipe est allée en grève. Cette pauvre personne attend toujours désespérément qu’il se passe quelque chose dans sa vie. Ça doit être pire que tout de rester assis là à attendre. Je ne suis pas sur de ce qu’il arrive dans ses situations là mais le chef des TC a certainement une sorte de plan d’urgence. Des équipes spécialisées pour les situations de crise ou quelque chose comme ça. Donc pour résumer le tout, nous ne sommes pas maîtres de notre destinée comme la croyance populaire le veut. Nous sommes des pions sur un échiquier géant, à la merci des techno chérubins. Il est dans notre intérêt que ces petits programmeurs soient au meilleur de leur forme.

 

Je ne sais pas ce qui se passe avec les miens mais depuis maintenant plusieurs années ils s’amusent à mes dépends. Voici un bon exemple; ma chérie rencontrée « par hasard » durant ses vacances au Québec devait retourner dans son pays et nous avions décidé de passer ensemble sa dernière nuit à Montréal. Le lendemain je devais me lever tôt pour aller au boulot. Après de déchirants adieux je franchis le seuil de sa porte. Je quittai son logement et quelques secondes plus tard en mettant les pied dans la rue je m’aperçu que j’avais oublié mes chaussures…

 

 

 

 

 

 

Quel con, mes chérubins devaient se rouler par terre. Ou la fois ou en voulant épater la galerie j’avais soulevé une bouche d’égout et que mon pantalon avait déchiré (traumatisme grave suivi d’une thérapie à 8 ans). J’en ai tellement oublié de ces moments de « gloire ». Sommes nous vraiment gouvernés par une bande de joyeux lurons aux commandes de nos vies? Je ne le sais pas trop bien. Pendant que nous sommes aux confidences voici une anecdote qui me couvre de honte encore aujourd’hui;

 

 

Un bel après midi de juillet, je rencontrai pour la première fois Louise, la mère de ma copine de l’époque. Une femme cultivée, instruite, un peu snob mais quand même agréable. Nous avions décidé de nous prélasser près de la piscine sous un parasol en sirotant quelques bières bien froides. J’avais mon « speedo » orange fluo que je considérais à l’époque comme un leurre infaillible auprès de la gente féminine. Alors que la fille et la mère bavardaient j’avais entrepris de gonfler un énorme matelas soufflé afin d’aller me laisser flotter dans l’immensité bleue de la piscine hors terre. Je soufflais le truc à la bouche et ça me donnait le tournis. J’avais beau souffler de toute mes forces mais je n’y arrivais pas. Jusqu’au moment où ayant tellement forcé pour arriver à insuffler la vie au matelas que l’extrémité sud de mon tube digestif émit une plainte aussi aiguë que nauséeuse. Ce bruit incongru eut pour effet de mettre une pause sur la conversation. Étant en campagne l’odeur seule n’aurait pu me trahir mais il n’y a pas d’animal dans toute la faune québécoise capable d’émettre un son aussi effrayant. Mes chérubins encore une fois ont dû s’éclater la rate.

 

 

Je suis victime d’une équipe technique assez enjouée, comme la majorité d’entre vous. Ils vous font croiser des gens qu’on revoit dans des lieux et à des heures différentes et cela semble paranormal. Ces rencontres évasives ont un but précis selon moi. Nos technos copains veulent nous faire prendre conscience que certaines personnes peuvent indirectement influencer le cours de notre vie. Le hic est que nous ne savons rien tant et aussi longtemps que nous ne prenons pas conscience de cet impact. C’est tout prévu à l’avance par le Chef à chaque matin.

 

 

Pour les sceptiques je demande que vous portiez une attention particulière aux faits qui vont suivre. Automne 2003, Cégep du Vieux-Montréal. Lors d’une exposition de planche de BD ma chérie et moi-même avons rencontré une drôle de petite bonne femme portant un Lévis et un t-shirt orange. Elle parlait avec un extra-terrestre qui essayait de lui mettre la main au cul. Je ne retint pas le nom de cette muse car j’avais faim et je cherchais ardemment un distributeur ou un casse-croûte quelconque. L’extra-terrestre ressemblait étrangement à un Georges Moustaki sur l’acide et cela en soi était suffisant pour capter toute mon attention. Une fois assis dans l’autobus direction Est sur Ontario je demandai à ma chérie qui était cette femme orange. Elle me répondit vaguement qu’elle écrivait. C’était la première apparition.

Les feuilles se mirent à tomber et l’hiver apparût plus tôt qu’à l’accoutumée. La période froide signifie pour moi la période des bronches irritées, des effluves de mucus nasal, des médicaments (heureusement par voie orale) et des congés étendu en râlant. Cet hiver là fût particulièrement cruel à mon égard. Ayant voyagé en Europe à l’automne j’avais rapporté dans mes bagages un virus sournois. Même les douanier Canadiens reconnus pour leur assiduité n’avaient pu cerner mon passager clandestin. Les bonnes bouteilles de rouge et le saucisson avaient toutefois finis dans leurs ventres énormes. Début janvier, je me retrouve aux urgences avec une capacité pulmonaire en déclin et une forte fièvre. Le diagnostic, rendu après trois jours d’agonie et de contamination de mes voisins de lit parlait d’influenza. Combiné à mon asthme ainsi qu’à une déficience du système immunitaire ça faisait un beau cocktail. Bref, je n’arrivais pas à respirer sans assistance et traitement d’inhalothérapie aux deux heures. Durant mon séjour aux urgences j’avais l’impression de participer activement à une vidéo des Beatles. Alice et son pays des merveilles pouvaient aller se rhabiller.

 

 

Je vis des choses assez étranges dans mon délire fiévreux. Des fantômes vivants déambulant les fesses à l’air, des bonshommes verts faisant des allers-retours dans les corridors débordants de patients « non urgent », des infirmières difformes et d’autres incroyablement sensuelles. L’inhalothérapeute qui me visita en premier avait une chevelure blonde et bouclée. J’étais persuadé qu’il s’agissait d’un ange. Elle me parlait doucement mais je n’arrivais pas à comprendre son dialecte médical. Celle de service le lendemain ressemblait à une grosse fermière avec des avant-bras comme Popeye. Mon voisin de lit, un anglophone squelettique, était mourant d’un cancer du poumon mais se levait en cachette pour aller fumer.

 

 

Un matin, la préposée vint m’offrir de me laver. Je passai alors en revue tous les films pornos que j’ai pu voir durant mes dix ans dans la marine et je déterminai que cette offre ne passerait pas souvent dans ma vie, merci les technos. J’acquiesçai donc avec la bave aux lèvres. La fille me tendit une débarbouillette usée avec un petit savon d’hôtel ainsi qu’une bassine d’eau grisâtre. Je croyais pour un moment m’être transporté dans un hôpital de Biélorussie. Tout en essayant tant bien que mal de me savonner les parties, je voyais défiler devant moi une parade de médecins, infirmières, préposés, tous affairés comme des abeilles dans une ruche.

 

 

C’est vraiment difficile de se laver le cul avec une intraveineuse dans le bras et un masque à oxygène sur la tronche. Ils devraient en faire un sport extrême. Le plus drôle dans tout ce brouhaha est sans équivoque le fait que les bains sont « donnés » après le petit déjeuner. Donc si vous ne voulez pas voir le pépère d’à côté se faire savonner les couilles en mangeant vos rôties froides vous avez intérêt à inhaler votre assiette. Entre Strawberry Fields Forever et Lucy in the Sky with Diamonds j’entrevis une lueur orange au loin dans la grisaille. Cette parcelle de couleur avançait dans ma direction. Un sentiment de bonheur m’envahit soudainement mais disparu quand je vis la silhouette colorée, portant une pile géante de serviettes propres bifurquer vers la droite pour disparaître en zigzaguant dans la cohue. C’était la deuxième apparition.

 

 

 

 

 

 

 

Le printemps arriva en retard, fidèle à ses habitudes. C’est vrai que ce n’est pas évident se lever quand il fait froid. Voilà une théorie à laquelle les météorologues n’ont sûrement pas réfléchis. Ma santé revint avec les beaux jours et avec les beaux jours il y a à Montréal un phénomène auquel personne n’échappe. Les gens comme des zombies privés de chaleur et de lumière sortent tous sur le balcon afin de s’asperger de vitamine D. Dans Hochelaga il n’est pas inhabituel de voir une famille de 15 personnes s’installer sur un balcon de deux mètre carrés. C’est assez rigolo. Je considère que j’ai une vie sociale active mais à l’occasion j’aime bien faire mon bon citoyen d’Hochelaga et boire une grosse cinquante « tablette » en regardant les créatures et les machines passer dans la rue. Le tout bien entendu perché sur mon petit balcon pourri.

 

 

Un soir de mai j’étais assis avec ma chérie sur le balcon d’en avant. Le balcon arrière était inaccessible à cause d’une incommensurable flemme m’empêchant de nettoyer un sac poubelle éventré par Léon le chat du voisin. Tout en prenant l’apéro, on regardait les gens passer en discutant de toutes sortes de choses. Tout à coup de l’autre côté de la rue Adam j’aperçois une silhouette familière, celle de mon délire médicamenté de janvier. Encore une fois à un endroit et une heure différente des autres apparitions, elle marchait accompagnée d’une amie en direction du boulevard Pie-IX. Je regardai ma chérie et ma chérie me regardait en souriant. Et de trois.

 

 

Pourquoi ai-je l’impression que j’ai plus de chance que la foudre me frappe par une belle journée ensoleillée plutôt que de croiser une jeune écrivaine habitant à Montréal? Je comprendrais ces apparitions si je fréquentais le milieu artistique. Ou si je la voyais toujours à la même heure au même endroit, dans le métro par exemple. Mais non, impossible de ne pas m’arrêter à y réfléchir. Selon le système de classification de manifestations extra-terrestre du docteur J. Allan Hynek, si la dame orangée venait d’un autre système solaire j’aurais été témoin à trois reprises d’une rencontre du troisième type. Encore un tour de mes techno-chérubins…

 

 

Les mois passèrent et m’étant habitué à mon apparition saisonnière je fus déçu quand l’été passa sans la dame au t-shirt orange. Puis l’automne et puis l’hiver. Un soir de janvier, ma chérie pour me distraire m’apporta un petit recueil de nouvelles signé d’une auteure d’ici. Cette lecture m’absorba à un point tel que je perdis toute notion d’espace et de temps.

 

 

 

 

 

Une fois le livre refermé j’effectuai un retour paisible dans l’atmosphère. Et de quatre…

14 février 2005

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8 réflexions sur “Les apparitions de S. Myre

  1. tu ne manques pas d’imagination, ça ne me rassure pas si je me mets à penser comme toi à des équipes qui gèrent nos destins. Et si on avait le pouvoir mental d’influencer les décisions de nos équipes, ça pourrait être sympa ;o)

  2. Franchement…? Je suis tres impressionné, tres beau texte, Imagination débordante et un bon humour, bonne recette !! je vais revenir lire le reste, je suis curieux 😉 Bonne Journée 10-04

  3. Encore une fois, je n’ai pu contenir mon enthousiasme à lire tes récits. Tu ne manques pas d’imagination, c’est certain. Mais une chose est sur, tes récits son d’un humour incomparable. Lorsqu’on lit tes textes, le contenu est d’un sérieux souvent bouleversant, mais comment drôle tu nous le fais voir c’est fantastique. Ne lâche pas et commence à penser à écrire tes récits pour de l’argent. Tu sera riche à pu savoir quoi en faire. Stephen King peut aller se rhabiller.

  4. Gassz: Haha! Stephen King!! Sauf que je n’ai pas son imagination débordante issue d’une consommation quotidienne de marijuana. C’est peut être pour ça que je ne suis pas encore assez prolifique à mon goût. Il y en aura d’autres histoires aussi fuckées qui s’en viennent!! 🙂

  5. WOW! belle histoire le frerot.
    J’adore les techno chérubins. Pis pire que ça…j’y crois dure comme fer.
    J’ai toujours vu le destin comme un vieux barbu qui traine dans la rue, siffle les mlles en tournant une cent noire avec ces ongles crasseux. Ça me rassure que ça soit des petits êtres qui sentent bon… j’imagine qu’ils sentent bons en fait.

    ils sont quant même sympas, grace a eux, j’ai pu sourire aujourd’hui par cette histoire et me donner un autre prétexte pour être fier de mon grand frere.

  6. BB: Ouin, t’es pas restée anonyme longtemps! 🙂 Un vieux crasseux qui sent pas bon, ça m’inspire… Et les technos ne sentent pas toujours bons au fait! les miens sentent le swing ces temps-ci tellement ils sont occupés à m’emmerder!! Ton nouveau blog est vraiment bien, continue xxx

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