Concombres de mer et autres curiosités…

Hier j’ai effectué un retour en arrière. Comme à tous les ans, j’essaie de me rappeler des moindres détails de ma vie et ce afin de ne pas les oublier. Je scanne le disque dur de ma mémoire afin de trier le moindre souvenir. Les bons et les moins bons moments sont revus, analysés, triés. Parfois des mauvais peuvent être reclassés du côté des bons et vice versa. Je place rarement des objets dans ma corbeille car tout doit être dans un ordre précis et ce dans le but de me faire avancer dans la vie sans refaire les mêmes erreurs.

Certains souvenirs datent de 1972, soit à mes trois ans. Des images de mon parc sur la rue Roi à Sorel. Mes jouets, dont une rutilante voiture rouge à pédale avec des fleurs collées dessus, bien oui, il y avait des hippies dans ma famille. Certains oncles disparus ou certaines blondes de ces certains oncles, visages anonymes qui buvaient riaient et discutaient ensemble lors des fêtes de fin d’année.

Un tiroir pour chaque chose. Les gens : la famille, les copains, les copines, les blondes (en deux catégories, les fines et les moins fines) et les inconnus aux visages familiers. Les lieux : Maisons dans lesquelles j’ai grandi, les boisés où on s’amusait, les plans d’eau, les villes, les montagnes, les forêts, les grands espaces vides. Le tiroir le plus désordonné : Les moments difficiles, les choses tristes (avec sous menu car certaines personnes y ont des archives détaillées).Le tiroir le plus propre : les évènements heureux, les amis les conquêtes amoureuses, etc. Et en faisant le tour de tout ça je me suis rappelé une BD que j’ai lue en 2006. Il est vrai que plus on est petit, plus tout nous paraît grand, et vice et versa.

Exemple; je me rappelle qu’à mes premières excursions à vélo, je m’étais fixé comme but ultime de me rendre seul au dépanneur afin de me réapprovisionner en bonbons divers. Le dépanneur était à environ 200 mètres de la maison mais y aller signifiait sortir de la zone de confort familial et traverser la rue des Grand Bois, artère interminable qui se perdait à l’infini au-delà de la forêt inconnue (qui n’était qu’en fait un boisé de 100 mètres carrés que je n’avais jamais osé explorer auparavant). Après une vérification mécanique de mon CCM vert à siège banane couleur jaune « metalflake » je me rappelé avoir pédalé comme un fou et de m’être brusquement arrêté au coin de la rue des Grands Bois.

Horreur absolue, je devais passer devant la maison des frères Chénier, mes ennemis jurés qui devinrent plus tard de fidèles et irréprochables amis. Les Chénier empêchaient quiconque de la portion Sud/Est de la rue des Sables de passer et d’aller s’approvisionner au « p’tit magasin ». Pluie de cailloux, tir de fronde, tir à la carabine à air comprimé (les Chénier possédaient la technologie). Bref, l’aventure était d’autant plus périlleuse qu’il fallait passer cette barrière sans perdre la face devant la belle Nancy, qui habitait l’avant dernière maison de la portion Sud/Est. Repartir la queue entre les jambes et revenir bredouille du dépanneur signifiait la honte et le déshonneur.

Bravant les Chénier qui s’activaient déjà sur leur pelouse à mon approche je me suis lancé à tombeau ouvert sous une pluie de roche et d’insultes. Quelques instants après ; la victoire, j’atteignis le dépanneur sans trop de blessures. Ecchymose sur la cuisse, rien de grave. Mon vélo avait encaissé le plus, le métal apparaissait sous la couche de peinture verte à certains endroits. Rien de grave. Triomphant j’entrai dans le « p’tit magasin » pour m’apercevoir qu’en pédalant comme un forcené, les 25 sous que j’avais en poche en étaient sortis à un moment donné.

La honte. Il fallait que je refasse le voyage en sens inverse. Je décidai donc de passer par la rue des Bouleaux mais cela signifiait faire un détour dans un territoire totalement inconnu. Les enfants de la rue des Bouleaux avaient une sale réputation de tortionnaires et les histoires de mon frère me glaçaient le sang. Entre autre une histoire de « bedaine rose » mortelle. La bedaine rose, était sûrement à l’origine un supplice asiatique. Il s’agissait de retenir à plusieurs la victime au sol alors qu’un bourreau lui soulevait le t-shirt afin de frapper à répétition le gras du bedon jusqu’à ce qu’une rougeur apparaisse. Le petit Grenon était tombé sous l’emprise du clan des Gariepy et ne s’en était jamais complètement remis. Peu importe, j’envisageai quand même d’y passer au risque de revenir avec un nombril écarlate. Cela valait mieux car les Chénier avaient rallié des forces externes.

Je parti donc vers le Nord/Ouest, vers le boulevard Gagné, triste et humilié d’avoir échoué si lamentablement ma mission. Je serais dorénavant la risée de la portion Sud… Une fois rendu au coin du boulevard, je vis pour la première fois le grand chêne qui trônait à l’intersection. Il appartenait aux enfants du coin Nord de la rue des Sables. Plus vieux que moi, il fallait garder ses distances de ce groupe quoi qu’il fût facile d’éviter les affrontements. Il suffisait de ne pas établir de contact visuel, mon frère m’avait dit. Toujours est il que ce matin là il n’y avait personne sur les lieux. En tournant vers la rue des Bouleaux j’aperçus nombres d’enfants, garçons et filles qui jouaient un peu partout. Plusieurs avaient mon âge. Je me retrouvai à circuler dans ce territoire inconnu comme l’astronaute dans le premier Alien alors qu’il découvre les œufs… Les enfants me regardaient, immobiles. Ils étaient aussi surpris que moi. Un étranger, un nouvel enfant, ami ou ennemi? Je passai sans problème, même devant les Martel qui, j’appris plus tard, étaient les cousins des Chénier. Arrivé à la rue des Grands Bois je tournai à gauche et à droite sur la rue des Sables, hors de portée du tir ennemi…

Les années passèrent et mon territoire connu s’agrandit. Quartier, ville, province, pays, continent. À l’âge de 19 ans je m’engageai dans la marine militaire et je commençai à découvrir d’autres pays, d’autres cultures d’autres amis. La terre commençait à rapetisser, j’étais loin de ma première expédition au dépanneur du coin. Malgré l’enfance qui m’avait quitté depuis quelques années je ressenti le même phénomène lorsque je me retrouvai en mer. Tout devient petit lorsqu’on est grand. Tout sauf la mer. Lorsqu’on est dessus, on a l’impression d’être dans l’espace. L’espace bi dimensionnel. Seul la trajectoire horizontale compte. Aucun repère lorsqu’on est au beau milieu de nulle part. Est-ce pour cette raison qu’on l’appelle la mer? Est-ce une allusion, une métaphore à notre lien maternel? N’est-on pas infiniment petit à côté de notre propre maman?

Bref, quand on est en mer, on perd la notion de l’espace. Avec cette perte de notion d’espace s’accompagne une perte de notion de temps. Avec cette perte de notion de temps s’accompagne une perte de notion de soi. On oublie qui on est, on oublie pourquoi on est et surtout comment on s’est retrouvé là… Il y a une période que je classe à part dans mon disque dur. Celle-ci. Celle ou j’ai passé le plus clair de mon temps à l’obscurcir parce que je ne savais plus qui j’étais, parce que j’étais toujours parti, en quête de rien sur l’océan. Une période qui m’a fait grandir tout en amenuisant mon appétit pour les grands espaces. Une période qui m’a fait revivre mon enfance en mode accéléré, une période sûrement vécue dans une vie parallèle. Un monde maritime, dans lequel je me retrouvais dans la chaîne alimentaire de ce merveilleux biotope. Un figurant au royaume du roi Neptune? D’abord et avant tout, oui…

Prise de conscience volontaire ou non, je me retrouve avec ces souvenirs tout en y puisant une grande satisfaction. J’ai vécu, je vis, et encore pour longtemps je pourrai scanner mon disque dur à chaque année. J’ai quitté la mer en 1999, cet amour précieux et indomptable a quitté ma vie en silence. Je garde le souvenir des embruns, des tempêtes, du bruit du ressac sur la coque du navire. Le souvenir de cette période où l’enfance et l’âge adulte s’entrechoquent dans un grand fracas, un chaos électrisé. Transition violente qui s’effectua loin de tous, sur l’océan, témoin solitaire et silencieux de toutes ces larmes d’incompréhension et de colère refoulée. Chaque vague correspondait à une question sur la vie, chaque goutte d’eau à une réponse vague. J’ai trouvé la paix en m’en éloignant, telle une femme qu’on aime trop et qui nous déchire. Je peux donc commencer cette nouvelle année en paix. Paix avec moi-même, les autres et surtout mon passé. Fin des mises à jour…

EDIT: si vous aimez mes textes, vous pouvez aller voter dans la catégorie littérature de ce concours… Merci 🙂

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21 réflexions sur “Concombres de mer et autres curiosités…

  1. je n’ai pas encore eu le temps de lire ton dernier texte, je vais aller de ce pas voter pour toi et je reviens plus tard. Bonne année à tous les deux!!

  2. Goubli, bonne année à toi aussi. Merci pour le ch’ti vote, ça ne peut pas nuire j’en ai deux à date dont le mien (honte) 🙂
    Grâce à ton blog j’ai pu découvrir ce concours et un nombre impressionnant de blogs en tout genre. Merci encore xx

  3. Lyne: Merci! je l’ai su hier, environ 30 minutes avant la fermeture des inscriptions grâce au blog de Goubli (Dans mes liens). C’est bien que ce genre de concours existe mais c’est difficile de les trouver. Bonne année!! 🙂

  4. PS : en lien dans l’image »votez pour moi », tu devrais mettre directement ta page sur le site de Romans, ça serait plus facile pour le votant (crois-en un vieux singe).

  5. Jean-Michel: Merci pour le coup de pouce et le vote! tu as entièrement raison pour la page, je m’en occupe de ce pas (en espérant que tu puisse lire ce message!! ) 😉

  6. Tu m’as fait rire avec ta petite question sur mon blog: «C’est de toi ?»… euh… wewoui ! Héhéhé ! Je t’invite à parcourir mes archives; tu verras que l’on a une passion en commun. Mon blog est parfois léger certe, mais souvent, j’adore y coucher un tas de jolis mots. 😉

  7. Lyne: Ouin, j’avoue que je n’ai pas encore trop exploré ton blog. Cependant tes textes sont très bien!! 🙂

  8. Comme tu as déjà tous utilisé les ordinateurs du bureau, tu devras attendre à cette nuit avant d’avoir mon vote espèce de petit coquin !!! Une chose est sure, tu l’auras mon vote… Tu es mon auteur préféré !!!

    Ciao mon petit Figaro !

  9. Salut salut Figaro !
    Et bonne année !

    J’ai essayé d’aller voter, mais ça n’a pas eu le même effet que pour Goubli ou doubleP. Je ne sais donc pas si cela à été pris en compte.
    Je ré-essaierai d’ici la fin des votes.

    J’ai beaucoup aimé ton texte, il m’a fait penser à de « vieux » truc à moi aussi 🙂

  10. Gynux: Merci pour le vote, c’est l’intention qui compte 🙂 Et vive la nostalgie de l’enfance!!!!

  11. Poupounskayovitchnovskirkourskaia: Michi! alors on se voit samedi au vernissage d’Annie??? Bien sûr vous êtes invités les loulous!!! xx

  12. Jeff: Ben non, je ne crois pas que ma douce ait un lien de parenté avec lui mais ça reste à vérifier?!?.. Et puis oui c’est bien la bonne rue! 🙂

  13. C’est la première fois que je viens lire ici…la dernière fois que je suis passée,il y avait un dessin de super héros…
    J’ai traversé la photo,chez Goubli, et me voilà dans l’océan,en plein classement de souvenirs…
    Trés beau texte que j’ai laissé couler sur ma fenêtre, puis d’un revers de manche,j’essuie en tournant et me laisse un petit rond sec sur la vitre …Juste une petite place pour écrire « MERCI ».

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