Des nouvelles de Rhonda…

‘’Je n’aurais jamais dû venir jusqu’ici. Ce n’est pas dans mes habitudes de revenir en arrière mais là j’ai une dette’’ se disait-il, appuyé sur sa Toyota bleue. Rien autour pour le distraire. Que la route, la falaise et devant lui l’immensité grise de l’Atlantique Nord. Sa cigarette terminée, il lança le mégot du haut des rocher. Contournant la voiture afin de regagner l’habitacle, il avait jeté un dernier regard sur celle qui dix ans plus tôt avait chambardé son existence. C’était la dernière fois qu’il la verrait et il en était conscient.

Une éternité s’était écoulée entre le moment où il arriva devant Rhonda et le moment où il la quitta, les yeux rougis par tant d’émotion, de regret et de souffrance. Dix ans depuis la fois où sur un coup de tête il l’avait laissée. Tout ça pour un autre beau cul qui était venu frétiller devant lui un soir de solitude et d’ivresse. Un beau cul qui lui a couté cher. Ce même cul lui avait soutiré tout son fric deux ans après. Ce cul avait sniffé le contenu de ses cartes de crédit, avait détruit sa voiture neuve et avait foutu le camp quatre jours avant Noël alors qu’il revenait d’une mission de paix de six mois en Bosnie. Même si Rhonda ne l’a jamais sue, il l’a regretté amèrement.

Il l’avait rencontré dans un bar lors d’une escale à Sydney, Nouvelle-Écosse. Rhonda était accompagnée d’une pléiade de copines universitaires en quête d’émotions fortes. Il avait traversé la piste de danse en ligne droite vers sa cible qui le regardait en souriant. Ses amies murmuraient entre eux, quelques regards invitants et quelques autres réprobateurs. Rien ne l’empêcha d’atteindre son but. Ils avaient passés la soirée à danser un ‘’slow’’ perpétuel malgré le rythme effréné de ‘’2 Unlimited’’.

Ils se rappelèrent plus tard que la chanson ‘’Hey Jude’’ des Beatles les avait bercé à la toute fin de la soirée. C’était devenu leur chanson fétiche.

La frégate repartait le lendemain matin et il avait failli manquer à l’appel. Un vrai matelot. Sans nouvelles depuis deux mois, à son retour à Halifax, il avait loué une voiture et avait conduit 8 heures pour arriver à sa porte peu avant minuit, un bouquet de roses à la main. Sa mère, Violet, lui avait ouvert comme on ouvre la porte à un Témoin de Jéhovah. Une petite fente qui laissait entrevoir un œil inquisiteur et froid. Une petite bonne femme toute maigre, une femme qui avait passée sa vie à souffrir mais qui avait gardée une certaine fierté d’être ce qu’elle est; l’ancienne épouse d’un mineur alcoolique et violent, un colosse de près de deux mètres aux poings larges comme des enclumes de maréchal ferrant. Malgré sa première impression, il fut accueilli comme un fils parti depuis longtemps, comme un de ces fils de la mer qui quitte le patelin natal en quête de grandes aventures et qui revient la queue entre les jambes…

Le lendemain matin Rhonda avait quittée pour l’université. Il s’était réveillé dans cette chambre de fille, remplie de vieux toutous, d’affiches de chanteurs douteux et de trucs roses et bleus. Une photo d’elle et de l’acteur américain Christian Slater avait attiré son attention, mise en évidence sur une commode remplie de produits de beauté. Il avait salué Violet qui sirotait un café en regardant le bout de mer qu’on pouvait voir par la grande fenêtre du salon. Il remarqua que tous les bibelots étaient enveloppés dans de la pellicule plastique. Il n’y fit pas attention, enfila ses chaussures en se retirant poliment de la pièce. L’air de New Waterford était chargé de particules de charbon. Un halo de poussière permanent. La majorité des maisons étaient chauffées par ce résidu de plante fossilisé. Efficace, peu coûteux mais polluant. Un lieu étrange, village fantôme ou l’affiche municipale de bienvenue, criblée de trous de calibre douze rappelait vaguement la fameuse Highway Route 66.

Quelques mois plus tard Rhonda téléphona chez lui, elle était à Halifax, en pleurs et tenait à le voir le plus vite possible. Elle lui donna rendez-vous à une adresse quelconque qui s’avéra être un de ces étranges manoirs Ronald McDonald. Violet était là, un sac de sport à la main, sa fille assise dans les marches les yeux rougis. Elle était venue pour des résultats de tests médicaux et était prête à rentrer à la maison. Quand Brian arriva avec sa Chevrolet Caprice 1973 pourrie, ils montèrent à bord et prirent la direction de New Waterford. Le soleil se couchait, ils étaient roulés en boule sur la banquette arrière pendant que Brian conduisait et que Violet regardait les arbres défiler de long du chemin en silence. Il se rappellerait de ce moment pour toujours. ‘’Crazy’’ de Pasty Cline, joué en boucle sur le ‘’huit pistes’’, le grondement sourd du 8 cylindre et un léger sifflement causé par le manque d’aérodynamisme du monstre rouillé. Les grands yeux bleus de Rhonda qui trahissaient une grande souffrance intérieure, un secret terrible qu’elle ne voulait pas partager. Un enfant?

Violet parla la première sur un ton agacé. ‘’…She’s got leukemia, didn’t she tell you?’’

Quelques années plus tard, il rencontra un groupe de filles dans une taverne d’Halifax. Leur accent lui rappelait Rhonda. Il et eut toute une surprise quand elles lui dirent qu’elles étaient de Sydney. L’une d’elles était de New Waterford. Par réflexe il demanda d’un ton enjoué si elle connaissait Rhonda…

… Un dernier coup d’œil avant de reprendre la route, direction Halifax. Un dernier regard sur cette pierre marquée de deux dauphins symétriques. Elle étudiait la biologie marine. Et sous son nom en petits caractères;

Hey, Jude, don’t make it bad,
Take a sad song and make it better,
Remember to let her into your heart,
Then you can start to make it better…

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4 réflexions sur “Des nouvelles de Rhonda…

  1. C’est ben triste c’t’histoire…

    Romantique et triste, je l’aurais aimé plus longue, on en veut plus avec plus de détails…

    bisous

    tinexx

  2. Ah oui, je vois que ça a encore changé, oui on va bien, on est en vacances et il fait beau. C’est le premier avril, j’ai déjà eu quelques poissons collés dans le dos. J’ai hâte de vous voir. Bises.

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