Le purgatoire…

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…L’enfer est un couloir d’hôtel interminable et sombre dans lequel joue une musique d’ambiance aussi dépourvue d’émotion qu’un fonctionnaire du ministère du revenu…

 

 

 

Le réveil sonnait vers 15h00. Quelques pas chancelants vers la salle d’eau d’où émanait une forte odeur de moisi suivis d’un bref regard dans la glace suffisaient à le ramener à la dure réalité. Quelques bouchées désintéressées dans un sandwich sans saveur rapporté des restes d’un buffet végétarien lui fournissaient son apport quotidien en calories. Un café instantané, amer et tiède, un coup de rasoir et en route pour une autre nuit d’enfer.

 

Le col de sa chemise lui râpait le cou. Sa peau, bien que tannée par le temps, endurait mal les frottements répétitifs du tissu de mauvaise qualité enduit d’un peu trop d’empois. Le patron aimait les chemises bien repassées. Il avait renvoyé un agent pour une tenue trop débraillée à son goût. Le pauvre bougre avait dû retourner à l’agence et expliquer la décision du client. Un monde sans pitié pour le gardien, le vigile, le cerbère, le pauvre satrape pas éduqué qui, selon la croyance populaire, somnolait la plupart du temps.

 

Chaque jour dans l’autobus le conduisant au travail, il imaginait sa vie comme il la souhaitait réellement, comme elle fut il y a de cela quelques années.

 

Il avait une situation enviable, une femme, des amis. Sa femme l’avait quitté pour une raison obscure. Son monde s’était lentement écroulé autour de lui, comme un Néron irréprochable contemplant la chute de son empire. Il avait hésité entre l’ermitage, la bouteille ou le suicide. Il avait opté pour l’exil et avait quitté son univers après avoir joué ses dernières cartes dans le monde tel qu’il le connaissait.

 

Maintenant un agent de sécurité anonyme et sans âge dans une ville voisine, il parvenait tant bien que mal à se maintenir à flot. Son petit logement lui grugeait la quasi-totalité de son maigre salaire mais il avait la paix.

 

La seule relation qu’il entretenait se limitait aux banalités échangées avec son remplaçant de jour, un serbo-croate un peu porté sur la bouteille mais qui avait une conduite irréprochable au travail.

 

           Bonjour Slavomir, quoi de neuf aujourd’hui?

           Mon ami! Alors tu as bien dormi? Il y a conférence dans grande salle qui se termine vers 23h00, eux  avoir  propre sécurité.

           Ah, bon… D’accord et bonne nuit…

 

Partout, la musique le suivait dans ses déplacements. On pouvait reconnaître quelques airs célèbres épurés de leurs émotions. Ces arrangements musicaux spécialement conçus pour atténuer les bruits ambiants, se faisaient un chemin sinueux dans le canal auditif pour ensuite enduire le cerveau d’une couche grasse d’ennui et de morosité. Rien à voir avec le duo de petits jeunes jouant de la musique manouche près de l’entrée du métro. Leur musique endiablée jouée sur des instruments usés mais accordés à la perfection pouvait élever l’âme du comptable le plus ennuyant.

 

Le couloir du 15ième étage était particulièrement pénible à patrouiller. Car chaque étage avait un thème propre. Des murs d’une couleur différentes, un agencement de meubles de différents style ou évoquant une période ou une autre et des cadres agencés à ce décor. L’étage détesté arborait des gravures inuit dans des cadres en acier brossé, le tapis mal assorti lui asséchait les fosses nasales. Il avait à chaque patrouille une crise d’éternuements qui se soldait toujours par un saignement de nez.

 

Et cette musique qui le suivait partout. C’était pire lorsqu’il devait patrouiller les sous-sols. La cuisine devait être finement inspectée. Les cadenas sur les réfrigérateurs, sur les congélateurs, les ustensiles barrés dans les tiroirs. Et tous les chaudrons qui pendaient du plafond devaient être attachés les uns aux autres par un ingénieux et non esthétique système de câble d’acier. Il devait vérifier tout ça, dans la pénombre en plus. Quel travail ingrat. Toute anomalie devait être signalée immédiatement à son confrère de nuit dont il ignorait le nom, celui qui somnolait au poste d’accueil et qui, la moitié du temps, n’entendait pas ses rapports.

 

La buanderie prenait des allures cauchemardesques la nuit. Les appareils à vapeur faisaient des ombres menaçantes sur les murs, les espèces de demi-mannequins servant à presser les vêtements aussi, les machines à laver aux bouches énormes semblaient prêtes à dévorer quiconque passerait trop près. Un tableau de Max Ernst, version lessive. Il n’aimait pas l’ambiance de ces salles si vivantes le jour et qui après le départ des employés devenaient des pièges sordides et sombres. En avançant dans l’obscurité, un grincement lui dressait les poils sur l’échine. Un rat sans doute, mais comment en être certain? Toujours sur un fond musicalement froid et inhumain. Un bien mauvais rêve récurrent.

 

Chaque nuit se terminait par un échange avec Slavomir qui arrivait au travail empestant l’alcool frelaté et l’après rasage de mauvaise qualité.

 

           Alors mon ami, nuit tranquille?

           Comme à l’habitude.

 

En s’éloignant de l’hôtel, il parvint comme à chaque fois, à enlever de sa tête les accords sans saveurs du saxophone soprano qui l’accompagnait dans ses rondes. Mais ce matin là, au lieu de prendre l’autobus, il s’arrêta sur le pont et, hésitant un moment, traversa la balustrade et se lança dans le vide pour être englouti par les eaux sombres et froides du fleuve.

 

Après avoir ressenti brièvement la froideur liquide, il y eut cette sensation agréable de chaleur et de légèreté, suivie par un chemin lumineux par lequel il se senti voler. Il arriva dans ce qui ressemble à une salle d’attente de dentiste, avec quelques chaises dépareillées, une table basse accueillant un fouillis de magazines en tout genre, une grosse horloge de type grand-père et, comble du malheur, de la musique d’ambiance…

 

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