Le bonhomme rondelle…

Une petite nouvelles parue sur ce blog le 19 octobre 2007… faute de neuf…

En 1801, dans le village de Baie-St-Paul, naquit Gabriel Cimon, un petit garçon comme les autres en apparence, à l’exception d’une rare maladie de l’humeur qui se révéla durant son enfance. On raconte qu’un jour, accompagnant sa mère à la cueillette de baies sauvages, un ours les attaqua et sa mère fut tuée.

Un shaman avait expliqué au père, que l’ours avait dû jeter un sort sur le jeune garçon car depuis la tragédie, lorsqu’il se mettait en colère, son corps se séparait en tranches de différentes épaisseurs. Chacun de ses membres se fractionnait en au moins cinq sections et son torse se divisait en parties plus ou moins égales. Sa tête pouvait même se séparer de son corps à l’apogée de la crise mais cela ne fut observé qu’une seule fois. Selon le shaman, cette condition pouvait être attribuée aux griffes d’un ancien sorcier revenu d’outre-tombe sous la forme du grand carnassier.

Depuis la tragédie, il passait la majeure partie du temps avec sa grand-mère qui l’éduqua et qui lui jouait du violon pendant les longues soirées d’hiver. Car à Baie-St-Paul, on ne sortait pas la nuit. Les loups et le froid gardaient les habitants à l’intérieur. Heureusement pour tous, Gabriel Cimon ne se fâchait presque jamais en public. Il savait que les conséquences pouvaient être désastreuses. Surtout lorsqu’il ventait.

Durant l’automne de 1824 alors qui s’affairait à réunir les éléments requis pour faire une bonne soupe, il eut une altercation avec le poissonnier en plein marché. L’escarmouche dégénéra au point qu’il se sépara en rondelles devant une foule épouvantée. Il y eut alors une légère brise et il perdit une tranche de sa jambe gauche qui finit sa course sur l’étal du boucher. Celui-ci réputé pour être un peu myope, avait assaisonné et tranché ce morceau de viande apparut sur son étal comme par enchantement, croyant qu’il s’agissait d’un gigot laissé là par sa femme. Depuis cet incident, Gabriel Cimon boitait et avait son handicap en horreur. Afin de taire l’histoire, son père l’envoya étudier le violon à Montréal, chez un certain Monsieur Dupuis, virtuose français à la retraite.

Il s’agissait d’une connaissance d’un oncle lointain du côté des Boivins, la famille de sa défunte mère. Il y apprit l’art de la musique tout en apprenant la gastronomie. Monsieur Dupuis avait un programme d’étude intensif basé sur l’amalgame de l’ouïe et du goût. De cette manière l’apprentissage du violon fut combiné à de hautes études culinaires, et en particulier, l’art de la charcuterie. L’apprentissage se faisait avec une rapidité fulgurante grâce à l’idée novatrice du maître, d’associer le solfège aux ingrédients de la table. Gabriel pouvait composer une sonate et un repas complet en l’espace d’une après-midi, au grand bonheur de son Maestro. Il était aussi habile en cuisine qu’avec le violon. Sa gourmandise excessive fit de lui un virtuose de la gastronomusicologie en un temps record. Il revint quelques années plus tard chez lui et heureusement, la plupart des habitants de Charlevoix avaient oubliés l’histoire de celui qu’ils avaient surnommé à l’époque Le Bonhomme Rondelle.

Il devint rapidement le meilleur charcutier de Charlevoix. Ses saucissons avaient une excellente réputation, spécialement celui qu’il avait baptisé « le Boiteux », une espèce de saucisson sec un peu biscornu au parfum étrange et envoûtant. Personne ne savait par quel procédé il arrivait à ce résultat. Il devint rapidement la coqueluche de tous les banquets, noces, réunions mondaines etc. Gabriel Cimon était un passionné. Il ne se séparait jamais de son violon ainsi que de son grimoire de recettes. Il passait ses journées entières à rêver d’une carrière dans Les Europes. Durant toutes ces heures à travailler comme un moine il revoyait mentalement les gammes, les arpèges si compliqués qu’il avait apprit avec M. Dupuis. Il allait à la messe chaque dimanche matin et était très discret de sa personne. Les enfants le considéraient d’un drôle d’œil car il était toujours vêtu de noir avec un étrange bonnet en mouton de perse qu’il avait sûrement acheté lors de son séjour à Montréal. Une rumeur s’installa peu après son retour. On dit l’avoir aperçu à plusieurs reprises rôdant la nuit dans le petit boisé bordant la rivière, près du centre du village et du cimetière. On dit qu’il travaillait alors sur la cueillette des herbes dont il avait besoin pour ses saucisses mais on comprenait difficilement pourquoi il faisait la cueillette en pleine nuit. On le questionna un jour sur le sujet et Gabriel se mis dans tous ses états.

Sa crise ce jour là fut si terrible qu’il se sépara et mis au moins deux heures avant que tous ses morceaux se remirent en place. Heureusement pour lui il était dans sa boutique. Il n’eut aucune difficulté à se regrouper. Il n’aimait pas rendre des comptes. Il aimait la musique et la charcuterie, et n’avait aucun autre attrait pour quoi que ce soit d’autre. Il ne s’intéressait pas aux dames au grand désespoir de son père, Xavier Cimon qui ne vieillissait pas très bien.

Le père Cimon avait jadis combattu les Anglais et était revenu au village dans une charrette tirée par son ami et frère d’arme Philémon Simard. Il avait perdu une oreille, un œil, un bras et une jambe, tous du même côté sauf l’oreille qu’il avait perdu lors d’un pari. Les soldats du Roy étaient sans pitié et leurs jeux étaient parfois cruels. Maintenant que sa vie tirait à sa fin, il voulait que son fils trouve une épouse afin de continuer la lignée mais Gabriel avait d’autres projets. L’entêtement de son paternel et sa boiterie l’empêchaient de réaliser son rêve. Xavier était un homme de fer, têtu comme une mule et surtout fidèle aux traditions. Son fils devait avoir des enfants légitimes. Il y avait un problème : Le manque de demoiselles dans Charlevoix.

Il y avait qu’une une célibataire en âge de se marier; la fille du vieux Philémon ; Zéphise Simard. On la surnommait « l’horreur du Bas de la Baie » car elle était si laide que les parents n’avaient qu’à mentionner son nom pour que les enfants aillent se coucher en frémissant. Elle était tellement maigre qu’on voyait à travers ses bras et son cou quand on la regardait à contre-jour.

Elle avait été belle jadis et voici ce qui circulait à ce sujet : Une vieille dame aurait offert à Philémon une grosse somme d’or en échange de la belle Zéphise voilà maintenant quelques années. Elle voulait s’en servir comme esclave pour ensuite la manger. Philémon se fâcha, lui trancha la tête de sa bêche et l’enterra dans le jardin. L’histoire ne raconte pas ce qu’il fit du reste du corps. Il en aurait nourri ses cochons si on se fie aux dires du jeune Victor la fouine, fils du voisin. Et c’est en se nourrissant de légumes de ce jardin que la belle Zéphise devint ce qu’elle est aujourd’hui; une espèce de goule répugnante, putrescible et osseuse. Philémon voulait à tout prix marier sa fille et la dot qu’il offrait était très alléchante mais nul n’osait s’en porter garant.

Un matin d’avril alors que Gabriel était occupé à nettoyer des intestins de porc, son père poussa un hurlement accompagné d’un râle qui réveilla la moitié de Baie-St-Paul. Les jours du père Cimon étaient comptés. Sachant que sa liberté viendrait plus tôt que prévu, Gabriel décida de réaliser le rêve de son père et entreprit, à la surprise générale, de demander la main de Zéphise. Inutile de vous mentionner qu’elle accepta même si Gabriel n’était pas non plus le meilleur parti en ville, mais elle aimait beaucoup la saucisse. Gabriel, lui, savait très bien que la dot de Zéphise pourrait financer son rêve. S’unir à l’horreur du Bas de la Baie semblait une bien piètre punition en comparaison au reste de son existence à Baie-St-Paul. Les noces furent célébrées le jour suivant l’annonce du mariage.

La famille Simard arriva en grande pompe et les seuls représentants de la famille Cimon furent Gabriel et son père, comme à l’habitude harnaché dans sa vieille charrette, poussée par Victor la fouine. La cérémonie fut de courte durée. Aussitôt les vœux échangés, le père Cimon poussa un dernier râle devant l’assistance médusée et s’affaissa dans son siège. On suggéra de célébrer ses funérailles en même temps que le mariage afin d’économiser, ce qui sembla faire l’affaire de tous. On laissa alors le défunt assis à la place d’honneur en prenant soin de lui verser un peu de caribou dans la bouche de temps à autre. Son voyage vers l’au-delà sera certainement plus agréable ainsi. Gabriel lui, n’attendait qu’un seul moment, que le vieux Philémon lui présente la dot de sa fille.

Vers la fin du banquet il vit surgir le vieux avec une carriole tirée par deux bœufs contenant une immense malle. Philémon arborait un sourire qui laissait entrevoir une ou deux dents brunies par les années et la mauvaise alimentation composée presque uniquement de navets bleus et d’alcool frelaté. Il était très fier d’avoir finalement marié sa fille au fils de son meilleur ami. Gabriel s’approcha pour jeter un coup d’œil sur le fardeau. Une fois la malle ouverte, il n’en crut pas ses yeux, il y avait dans le coffre une quantité d’or suffisante pour faire plusieurs fois le tour du monde.

Gabriel savait que le vieux Philémon avait quelques secrets mais n’imaginait jamais qu’il avait accumulé un pareil trésor dans son vieux hangar. On murmura dans la foule qu’il s’agissait sans doute de la somme prévue par la sorcière pour l’achat de sa fille du temps qu’elle était jeune et jolie. Peu importe, maintenant cet or lui revenait de droit. Toutefois, Philémon imposa ses condition ; Il demandait que sa fille soit engrossée avant l’été et que ce fils (car ça serait un garçon, grâce à une concoction de plantes bouillies et de champignons écrasés) fut baptisé Xavier Simard en souvenir de son défunt ami. Gabriel ne pouvait concevoir de passer une seule nuit avec celle qui faisait fuir les hommes les plus aguerris mais l’appât du gain lui fit entendre raison.

Ce soir là Zéphise s’était parée de ses plus beaux atours, Gabriel dû se résoudre à ce qui allait arriver mais prit la peine de se saouler allégrement dans le but d’alléger sa souffrance. Une fois son devoir conjugal achevé, il sortit pour aller enterrer l’or derrière sa maison et s’enfuit en titubant pour se diriger vers la petite chapelle près du cimetière, à l’orée du bois. Près d’un arbre il cueilli quelques petites plantes. Ses découvertes récentes lui permirent de réunir les ingrédients nécessaires à la guérison de sa patte folle qui ruinait ses projets de célébrité.

Il prit ensuite une pelle et déterra les restes d’Alexis Tremblay, mort trois mois plus tôt d’une indigestion. Il avait en sa possession une composition de plantes qui avaient pour propriété de redonner vie à de la chair morte. Il avait jadis obtenu cette recette, de la femme qui voulait acheter Zéphise. Il ne lui manquait plus qu’une jambe humaine et un navet bleu pour réaliser son rêve, mais dû attendre à la dernière minute pour se les procurer. Dans le village, le vieux Philémon était le seul à faire pousser l’étrange tubercule. Gabriel subtilisa le légume du jardin des Simard afin de compléter sa recette. Il était hors de question de monter sur scène en boitant. Une fois les ingrédients amassés il disparu dans la nuit.

Il passa les jours qui suivirent enfermé dans une grange abandonnée à quelques lieues du village. Il avait trouvé ce refuge lors de ses excursions et en avait emménagé l’intérieur pour ses recherches sur les épices à charcuterie et autres expériences secrètes. Il disposait de tout ce qu’un alchimiste pouvait avoir besoin. Les brûleurs, fioles, becs verseurs et tubes de verres allaient dans toutes les directions.

Une fois sa potion achevée il en déversa une goutte sur une petite saucisse. La charcuterie prit immédiatement l’apparence de la chair vive et se mit à gigoter frénétiquement sur la table. Gabriel la trancha d’un geste rapide et il la vit se tordre en saignant pour ensuite arrêter de bouger. Il cria victoire et sorti la jambe morte d’une couverture. L’odeur était épouvantable. La jambe noircie n’était pas de la même longueur que ses propres jambes mais il avait simplement besoin d’une tranche vivante et d’un stimulus de colère pour placer le nouveau morceau à l’endroit désiré.

Il se voyait déjà au grand hall de Paris, applaudi par des milliers de personnes. Il avait conviction qu’une simple rondelle de viande avec un os au milieu serait la clé de son succès. Il entreprit alors de tremper la jambe putride dans un grand vase remplie de la potion bouillonnante. La jambe reprit vie, un peu trop même car elle donnait de violents coups de pieds. Alors, il la déposa soigneusement dans une grande pochette de cuir et prit soin de la ligoter. Il quitta la grange et repartit vers le village fier de ses efforts.

Une fois rentré, il fut accueilli par sa nouvelle épouse qui était dans tous ses états, comme il l’avait prévu. Zéphise voulait savoir pourquoi son mari avait quitté le lit nuptial pour ne réapparaître que plusieurs jours plus tard. Il invita sa femme à aller discuter à l’intérieur car il ventait très fort cette journée là. Zéphise était enragée et balançait tout ce qui lui tombait sous la main au pauvre Gabriel qui essayait tant bien que mal de se protéger.

Après quelques minutes elle épuisa ses munitions et remarqua le violon posé dans un coin. Elle l’empoigna et le lança de toutes ses forces en direction du charcutier qui fit tout pour l’attraper mais le reçu en plein visage. À ce moment sa colère était à son paroxysme. Gabriel se précipita sur la jambe emballée afin de la libérer. Sa femme poussa un grand cri d’effroi à la vision du membre en liberté. C’est alors que la jambe bondit hors de la maison et se mit à courir en direction du cimetière. Gabriel pris de panique et à quelques secondes de se retrouver en tranches couru derrière elle mais en vain, il ne réussit pas à la rattraper. Alexis Tremblay était réputé pour être le facteur le plus rapide de la région et sa jambe morte en était la preuve vivante. Tout en essayant de se calmer un peu, espérant ralentir la séparation de son corps, Gabriel abandonna son projet de guérir son handicap et n’eut plus en tête que de s’enfuir avec la dot de la mariée. Il utilisa ses dernières forces à déterrer l’or derrière la maison. Il n’avait plus aucune raison de rester sur les lieux, sa femme laide avait perdu la raison et il ne pouvait maintenant plus parvenir à ses fins. Grande fut son horreur quand il ouvrit le coffre pour s’apercevoir qu’il ne contenait que des centaines de dents de cochon.

Le lendemain, Madame Bouchard, une lève tôt alla faire ses emplettes comme à l’accoutumée mais eut un violent choc nerveux en passant devant la charcuterie. Zéphise était nue dans la vitrine du commerce, une expression de folie au visage. Elle pleurait, tenant dans ses mains un violon cassé tout en murmurant une litanie incompréhensible. Un peu plus loin, le curé trouva la jambe dans son jardin et la fit enterrer comme si de rien n’était. L’alcool et l’âge l’avaient endurci et il était bien au dessus de ce genre de manifestations diaboliques. Il y avait de fines tranches de viande crue un peu partout collées sur les maisons et dans les rues. On soupçonna le charcutier, qui avait dû devenir fou à partager le lit de l’horreur du Bas de la Baie. Le coffre fut retrouvé par Victor la Fouine qui entendit ce matin là un rire de vieille femme retentir à l’aube, une fois que le vent fut tombé.

5 octobre 2007

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4 réflexions sur “Le bonhomme rondelle…

  1. Aubergiste: de rien 🙂 Merci à tio pour cet élogieux commentaire… Au fait, je repasse du vieux stock parce que j’ai la flemme d’écrire 🙂

  2. C’est amusant, je suis certaine d’avoir déjà lu une histoire courte en bande dessinée de Schuiten sur le même principe d’un homme qui se sépare en tranches sous le coup d’une émotion forte… Je ne me souviens pas du nom du livre mais peut-être que tu le connais, du coup.

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