Les survivants…

Voici ma première constatation: Je dois avoir complètement raté ma vie car je la réussis très bien. On m’a répété souvent qu’on était fier de ce que j’étais devenu compte tenu de certains facteurs lointains qui indiquaient tout le contraire.

Aujourd’hui, je suis un citoyen modèle. Il n’en fut pas toujours ainsi.

Modèle mais pas nécessairement ennuyant pour autant. On peut toutefois dire que je suis « rangé ». La marine fut le dernier endroit où la connerie immature avait encore sa place. Je l’ai quittée en 1999 et la connerie m’a suivie mais heureusement sous une forme un peu plus « soft ». J’ai souvent été l’instigateur de celle-ci mais parfois j’en ai été l’impuissant témoin.

Comme dans ce cas-ci:

En 1992 j’ai fait la connaissance de Martin. Un nouveau venu plein d’entrain qui est arrivé un matin sur le navire avec son sac et une boite de « Timbits ». Il arrivait tout droit de l’école de matelotage et rayonnait de bonheur à cette première journée sur sa première frégate. Martin était un être joyeux, un esprit simple avec un coeur énorme, peu bavard et très fier de sa présence au sein de la marine.

Quelques mois plus tard, quelqu’un qui se disait son ami a glissé du LSD dans son breuvage (il ne buvait que du thé ou du 7up). Ayant été témoin de la scène, je pris soin de m’en occuper et de l’emmener loin de tout afin de l’aider à raisonner son « high ». J’essayais tant bien que mal de lui faire comprendre que ce qui se passait devait se passer et qu’il n’y avait aucun danger mis à part les hallucinations et les étranges sensations. Martin ne m’écoutait plus. C’était trop pour lui. Il essayait « d’attrapper » les notes de musique qui passaient près de ses oreilles. Et d’un bond il s’est levé et est parti à courir en direction de l’hôpital militaire.

On l’a revu six mois plus tard. Méconnaissable, maigre et encore plus refermé sur lui même. Il arrivait d’Edmonton. Tout ceux qui partent pour Edmonton en reviennent faibles et amaigris, l’échine courbée comme un chien qui se fait battre quotidiennement. Il avait dit à un médecin militaire qu’il avait pris de la drogue. Peu importe si c’était à son insu ou pas, on l’envoya dans la plus dure prison militaire du pays.

La première chose qu’il fit à sa libération fut d’aller chez Tim Horton et de se commander un thé avec une boîte de Timbits. Le lendemain on l’expulsait de la marine. Quant au crétin qui lui servit la drogue, il continua sa carrière comme si de rien n’était. J’ai toujours voulu lui imprimer mes jointures dans le visage mais je ne l’ai plus jamais croisé malgré une recherche exhaustive de ma part.

J’ai revu Martin à Montréal l’année dernière. J’étais assis dans les marches de l’escalier extérieur de mon bloc quand il est passé devant moi sans me voir. Des vêtements poussièreux et un coffre d’outils m’indiquèrent qu’il travaillait le bois. Il avait repris du coffre mais avait conservé cette démarche d’homme soumis. Toutefois il avait l’air serein. Il avait refait sa vie.

Plus tard dans l’été, je l’ai aperçu dans une cour arrière en train de boire un thé avec une connaissance, à l’ombre d’un chène énorme. Il avait l’air bien. Il avait l’air heureux.

J’aurais voulu aller le voir et le saluer. Je n’ai pas osé. J’avais peur de ranimer de douloureux souvenirs. Peut-être aurait-il été content d’avoir des « news » mais je n’ai pas osé troubler la paix dans laquelle il semblait vivre maintenant.

Encore une fois j’ai eu droit à une morale qui m’en apprend long sur la nature humaine et sa capacité à se sortir de l’embarras ou de simplement s’y embourber.

Je crois, comme Martin, faire parti des « survivants ».

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4 réflexions sur “Les survivants…

  1. Très belle histoire… enfin je pense qu’on est tous un peu des survivant de sa propre vie. Quand on arrive à ce sentiment (quelque soit l’âge) c’est qu’on a passé une étape, que l’ont peut caresser son passé comme un vieux compagnon de route 🙂

  2. Coucou,
    je voulais t’envoyer des photos de la maison mais j’ai un problème avec ton adresse mail (j’en ai un autre à ton boulot mais j’ose pas!)
    help! on pourra jaser
    Bises
    Véro

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