En mouvement…

pour V. Brissaud

Je marche. Je marche souvent et longtemps. Je marche le matin, le soir. Je suis toujours en mouvement. Où est-ce que c’est le contraire? Serait-ce plutôt le paysage qui défile alors que je suis  géostationnaire? Je sens mon corps bouger dans l’espace, mes jambes qui effectuent un mouvement répété, mes sens qui s’activent, mon oreille interne qui fonctionne à pleine capacité. Je sens les petits bonshommes alimentant les chaudières qui me propulsent, sur la cadence effrénée d’un impitoyable mamelouk.

Mais est-ce que tout ça est réel?

Je m’explique : Lorsque je marche à ma vitesse de croisière (je l’évalue aux environs de 6.3 km/h), mon corps m’envoie des messages tellement rapidement qu’il semble que je flotte au dessus du bitume sans le moindre effort. Mes jambes travaillent à la vitesse des ailes du colibri tandis que le reste de mon corps va à une vitesse urbaine, tranquille, pépère.

Je dépasse les gens, parfois et même souvent le trafic de la rue Sherbrooke (entre Papineau et University, ah j’ai oublié de dire que je marche loin!) qui semble plus près de l’embâcle que de la débâcle. Je dépasse les livreurs, les poussettes, les étudiants aux gros écouteurs, les petites madames hyperactives en tenue de ville et espadrilles, les itinérants pousseurs de paniers d’épicerie, les skateboards avec ou sans passagers, les unijambistes, les chiens avec ou sans maîtres, les jolies filles (parfois je les suis discrètement mais je finis toujours par les dépasser). Je ne me retourne jamais, trop dangereux à ma vitesse. Je n’ai pas le temps de toute manière car la première chose que je sais, je suis rendu à destination.

Maison-bureau-bureau-maison, toujours. Parfois, il semble y avoir une période plus longue qui s’installe de manière ponctuelle. On m’a parlé que ça pouvait s’appeler soir ou encore ouikende mais cette notion ne m’est pas encore familière.

Parfois je risque de me croiser sur la rue. Il ne vous est jamais arrivé de vous voir sur la rue? La première fois remonte à environ 25 ans. J’étais sur le bord du Richelieu avec mon fidèle vélo Raleigh blanc et bleu lorsque j’ai vu sur le pont Turcotte, un jeune homme à vélo (le même!) qui me ressemblait sur tous les points : gabarit, coupe de cheveux, tenue vestimentaire comprise (mais pas les vêtements que je portais ce jour là). J’ai ri et je me suis dit que j’allais tellement vite que je pouvais être à deux endroits à la fois.

J’ai trouvé ça moins drôle lorsque quelques années plus tard, dans une ville différente, je me suis revu au volant d’une voiture, la même que je conduisais à l’époque alors que j’étais en train de marcher tranquillement sur le trottoir.

Aujourd’hui encore, il y avait quelqu’un qui marchait devant moi. Ma silhouette, ma tenue vestimentaire, mes fringues et ma démarche un peu comme celle d’un manchot trop porté sur la bouteille.

J’ai bien essayé de le rattraper, sans succès. J’ai crié mon nom, mais il allait plus vite que moi. M’est-il possible d’être à deux endroits à la fois sans être capable de me « rejoindre ». C’est un jeu de mot facile me direz vous mais je crois que je devrais ralentir un peu.

En quelque sorte pour éviter ce phénomène que j’appellerai ici tout bonnement ma vitesse de croise-hier.

🙂

Déambulation post-ambulatoire…

Marchant sur Cartier, direction nord, penché comme le mât du stade je cherche mon équilibre dans la bourrasque. Début avril, un courant d’air du septentrion me fouette le visage. Je gèle malgré les 10 degrés indiqués par la jolie brune à la télé. Trame sonore variée, passant d’une compilation de bluegrasss complètement dépaysante aux rythmes kabyles de Rachid Taha. Je traverse le Kentucky à dos de dromadaire. Juste une grande marche pour m’aérer l’esprit, pour recharger ma pile. Franchement, je n’en demandais pas tant.

Le soleil n’est pas de la partie. Au moins quand il se pointe, on peut marcher sur le côté de la rue qu’il réchauffe. Pas grave, de toute manière le dicton spécifie très bien qu’il ne faut pas se découvrir trop et je suis habillé adéquatement hormis ma tête qui durcit au froid petit à petit. La rue bifurque légèrement passé Bellechasse, je longe le trottoir envahi par un échafaudage d’où descendent tous gris de poussières, trois chimpanzés en salopettes ameutés par les cris de ce qui semble être le chef.

Je marche, serein. Fouillant les poubelles des yeux j’aperçois une vieille platine LLoyd. Trop abîmée, dommage. Je m’imaginais déjà en train d’écouter Thick as a brick en 33 tours.

Quelques pas plus loin, un homme sur son palier nourrit quelques moineaux indisciplinés piaillant de faim à ses pieds. Septuagénaire, le visage un peu rougeaud, les cheveux blancs en bataille, il sourit à la gent emplumée en leur lançant des bouts de pain. Je bifurque quelque peu pour ne pas les déranger. L’homme me sourit. Il me lance un morceau. Je lui sourit mais je n’ai pas faim. Je continue vers mon but, qui est en fait de faire une immense boucle de béton pour revenir à mon point de départ. La ville m’absorbe, je ne fais plus qu’un avec elle.

Montréal la sale m’engloutit.

La course – Deuxième partie et fin…

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Première partie

 

 

 

Alors qu’Henriette prenait un bain de foule et dédicaçait des feuillets paroissiaux, Pierrette écoutait les derniers conseils de son entraîneur :

 

           Espère pas qu’à va t’laisser des chances la torrieuse! Va fallouère que tu   dégidine en torpinouche!!!!

 

Elle alluma une autre cigarette à la menthe et récita à haute voix trois paters omettant les voyelles afin de surprendre une Henriette qui la regardait du coin de l’œil.

 

          NtrPrqtsxcx, Qtnnmstsnctf, qtnrgnvnn, qtvlntstftssrltrrcmmcl…

 

Ce que tous prirent pour une toux sèche ne laissa pas de doute dans l’esprit d’Henriette qui s’approcha pour saluer sa rivale.

 

          Mme Bournival. Fit-elle sèchement.

          Mme Jasmin, belle journée pour étendre sur la corde…

 

Il avait été établi que pour les circonstances, il suffirait que d’une prière par marche, soit le Credo, le Pater, l’Ave Maria et le Gloria Patri. Ensuite le chapelet se réciterait comme à l’habitude : Un Pater pour dix Ave Maria pour un total de cinq mystères; soit un chapelet au complet. Le départ allait être donné  à 15h00 par Monseigneur Turcotte en personne. Les paris étaient ouverts. La grogne régnait déjà au sein des participantes. Toutes sauf Henriette avaient été reléguées à la distance réglementaire de 10 mètres de la première marche, la Ste-Gudule. Fournissant l’archevêché au grand complet en ustensiles et en services divers, son frère Réjean lui avait obtenu un départ privilégié. De son côté, Pierrette avait pu se hisser aux premiers rangs en prétendant chercher dans les participantes, une certaine Ginette.

 

Quelques secondes avant le départ, une rutilante Cadillac noire arriva en klaxonnant et séparant la foule comme Moïse séparant les eaux. Les portières s’ouvrirent pour laisser sortir une dizaine de religieuses toutes vêtues de gris de la tête aux pieds. La foule tout à coup silencieuse reconnut Sœur Marie-Rose de L’incarnation, jadis Germaine St-Cyr, une athlète à part entière et une bigote invétérée. Henriette jura en silence. Pierrette poussa un puissant « tabernacle » qui fit sourciller Monseigneur Turcotte. On se rua vers le comptoir des paris pour un ajustement de dernière minute.  Étrangement, Octave Cournoyer, le premier à dénoncer les paris était aussi le premier au comptoir.

 

Pendant ce remue-ménage, les sœurs s’affairaient autour de leur championne. Elle allait participer à la course en uniforme, sauf pour un ajout : une paire de lunettes sport de marque Oakley.

 

Et ce fut le départ.

 

Henriette avait à peine entamé son Credo qu’elle se fit dépasser par Sœur Marie-Rose de L’incarnation qui débuta directement avec un Pater. Furieuse, Henriette décida de tricher aussi et passa directement au Gloria Patri. Un coup de sifflet fût donné par Gustave Painchaud, Henriette dû reculer d’une marche pour sa tricherie.

 

Pierrette passa à côté d’elle et ne pût s’empêcher de glousser de plaisir. Tout se passait come prévu pour les participantes sauf pour Henriette qui avait perdu le fil. Elle tenta tant bien que mal de recouvrir le terrain perdu mais Sœur Marie-Rose et Pierrette Bournival avaient une sérieuse longueur d’avance. Elle était en troisième position mais la course en était qu’à son commencement.

 

Vers la St-Cuthbert (73ième), Pierrette commençait à montrer quelques signes de fatigue. Sœur Marie-Rose était loin devant et Henriette la talonnait de près. Sœur Marie-Rose, comme un train à vapeur, conservait un rythme effarant. Elle était de loin, la mieux entraînée pour l’épreuve, de toute évidence. Elle priait à une vitesse folle et chaque marche montée à genou la rapprochait d’une victoire facile.

 

Par mégarde (après enquête du clergé), Pierrette mis le genou sur sa croix et son chapelet se rompit. Elle réussit à minimiser les dégâts en rattrapant les deux extrémités du chapelet rompu. Seul, une perle d’Ave Maria lui échappa pour rebondir sur les marches pour finir sa course dans le gosier grand ouvert d’une Henriette qui cherchait son souffle.

 

Henriette, devenue bleue, tomba par en arrière et déboula les soixante-dix marches, inanimée.

 

Monseigneur Turcotte, fit arrêter la course. La foule était massée autour de Gontran qui agenouillé, serrait Henriette en pleurant à chaudes larmes. Gustave Painchaud entonna un requiem malgré les regards courroucés de certains. Tenant sa note trop longtemps pour amadouer Madame Beauchemin, il manqua d’oxygène et eut un malaise vagal. Son crâne dégarni alla frapper le sternum d’Henriette qui cracha la perle et l’envoya dans l’œil d’Octave Cournoyer affairé à regarder sa généreuse poitrine de trop près.

 

Il est difficile de définir les cris si différents tous poussés au même moment : Gontran qui criait au miracle, la foule qui criait de joie, M. Cournoyer qui criait de douleur. On aurait dit un point d’orgue dans une chorale dopée au LSD.

 

Une fois le calme rétabli et Henriette sur pied, Monseigneur Turcotte déclara Sœur Marie-Rose de l’Incarnation, grande gagnante de l’épreuve de montée des marches de l’Oratoire à genou. Pierrette, en deuxième position, fut arrêtée et questionnée au sujet du bris soudain de son chapelet. Elle reçut des excuses plusieurs mois plus tard ainsi qu’un trophée après que des tests de dopage eussent révélé des traces d’éphédrine dans les urines de Sœur Marie-Rose…

 

Elle en fit un cendrier….

 

 

La course – Première partie…

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Pour Henriette Jasmin, c’était enfin l’apothéose. Toutes ces années d’entraînement allaient finalement porter fruit. Les dirigeants de l’archevêché de Montréal avaient enfin autorisé l’évènement. Y voyant un excellent moyen d’attirer des foules à l’Oratoire St-Joseph, ils avaient finalement accepté les nombreuses requêtes venant de tous les diocèses de la province.

 

L’évènement était prévu pour septembre.

 

Dans sa résidence de Charny, elle passait plusieurs heures par jour à genoux sur l’escaladeur que son Gontran lui avait offert l’année dernière. Henriette aimait sa routine et son entraînement rigoureux lui permettait de jouir d’un certain prestige lorsqu’elle rencontrait ses pairs. Le dimanche, à la messe de 11h00, on lui demandait comment sa semaine s’était passée, si elle était prête. On lui demandait des conseils culinaires. On l’interrogeait sur ses trucs, ses recettes spécialement conçues en fonction de son entraînement. Comme par exemple, quelle était la mesure idéale de lait condensé pour donner aux pommes de terre pilées, cette divine consistance mousseuse.

 

On la complimentait souvent sur sa ligne, malgré ses 110 kilos. Henriette n’avait plus la taille de ses vingt ans mais son endurance à l’effort et son débit verbal lorsqu’elle priait à haute voix s’était grandement amélioré.

 

La question des commanditaires avait été réglée en 2006 lorsqu’elle fut approchée par les entreprises Réjean Gendron, la compagnie de son frère, plus grand fournisseur en ustensile de plastique de la région métropolitaine. Son « jersey » de couleur jaune arborerait le logo de la compagnie; une fourchette blanche à la verticale sur un fond vert en forme de brocoli. Elle avait choisi le numéro 69, année de naissance de son dernier rejeton.

 

Elle était prête.

 

Dans un gymnase défraîchi de la rue Ontario, Pierrette Bournival s’appliquait à sauter à la corde à danser en écoutant en boucle la chanson Eye of the Tiger du groupe Survivor. Son entraîneur, Roch Chiasson, un fervent catholique venu de Tracadie-Sheila, lui faisait soulever des caisses de poisson congelé dans une chambre froide, la faisait sauter à la corde et répétait sans cesse dans son jargon de l’atlantique qu’il fallait battre la morue pendant qu’à vous regarde. Pierrette avait la rage au cœur. Elle avait perdu la face à la dernière compétition clandestine. Arrivée dernière à cause d’un gravier placé au mauvais endroit, elle n’avait pas pu se hisser à la dernière et deux-cent quatre-vingt troisième marches de l’Oratoire. Elle avait dû déclarer forfait à la marche 124, surnommée La Ste-Blandine.

 

En effet, il était plus simple pour les adeptes de cette discipline, d’identifier les marches par le saint auxquelles elles étaient associées au lieu que par ordre numérique. Cette manière d’identification permettait également de raffermir la foi de ceux qui pouvaient se vanter de connaître par cœur, les 283 saints et leur ordre bien défini. Par exemple, ceux qui se rendaient à la St-Fabien (200ième) sans ampoules étaient considérés comme des pros.

 

Un jour Octave Cournoyer, un dévôt irréprochable s’était vanté d’avoir monté et descendu les marches tout en récitant un chapelet aux dix marches. Il avait selon lui, accompli cet exploit en seulement douze heures. Il fut contesté et humilié lorsqu’Huguette Poitras l’avait questionné sur le nom de la marche à partir de laquelle il avait récité son 92ième pater. Ne sachant pas répondre il avait quitté la chorale et fut remplacé par son pire ennemi, Gustave Painchaud qui avait le plus beau Minuit Chrétien de la région.

 

Au matin de la compétition, Henriette fit sa toilette et récita un rosaire devant le miroir. Top-chrono : trois minute vingt. Elle avait la forme. Ses genoux avaient été aux petits soins durant les derniers jours. Le docteur Gauthier, ami de la famille depuis 1954, lui avait administré une injection de gel dans chaque ménisques pour lui procurer une lubrification supérieure. La glucosamine faisait partie de son menu de suppléments quotidiens. Elle enfila son jersey et embrassa son Gontran qui lui donna sa trousse de compétition : Un chapelet en résine, une bouteille d’eau, une serviette et une bible.

 

Henriette était prête.

 

À la station Côte des Neiges, Pierrette qui se remettait d’une grippe, fumait une Craven « A » Menthol en visualisant sa victoire. Son conjoint Ti-Guy lui avait conseillé des cigarettes à la menthe pour favoriser sa guérison et ouvrir ses bronches. Elle avait mis son t-shirt West Coast Chopper à défaut d’avoir un commanditaire. La compagnie de tabac House of Craven n’avait pas voulu investir dans cette course et ce refus avait blessé Pierrette dans son amour propre. Tant pis, elle irait habillée comme à tous les jours. Toutefois, elle avait pris soin de porter un legging en spandex qui, sans rendre grâce à sa silhouette bovine, lui procurerait la célérité nécessaire au moment voulu.

 

À suivre…

 

Le bonhomme rondelle…

Une petite nouvelles parue sur ce blog le 19 octobre 2007… faute de neuf…

En 1801, dans le village de Baie-St-Paul, naquit Gabriel Cimon, un petit garçon comme les autres en apparence, à l’exception d’une rare maladie de l’humeur qui se révéla durant son enfance. On raconte qu’un jour, accompagnant sa mère à la cueillette de baies sauvages, un ours les attaqua et sa mère fut tuée.

Un shaman avait expliqué au père, que l’ours avait dû jeter un sort sur le jeune garçon car depuis la tragédie, lorsqu’il se mettait en colère, son corps se séparait en tranches de différentes épaisseurs. Chacun de ses membres se fractionnait en au moins cinq sections et son torse se divisait en parties plus ou moins égales. Sa tête pouvait même se séparer de son corps à l’apogée de la crise mais cela ne fut observé qu’une seule fois. Selon le shaman, cette condition pouvait être attribuée aux griffes d’un ancien sorcier revenu d’outre-tombe sous la forme du grand carnassier.

Depuis la tragédie, il passait la majeure partie du temps avec sa grand-mère qui l’éduqua et qui lui jouait du violon pendant les longues soirées d’hiver. Car à Baie-St-Paul, on ne sortait pas la nuit. Les loups et le froid gardaient les habitants à l’intérieur. Heureusement pour tous, Gabriel Cimon ne se fâchait presque jamais en public. Il savait que les conséquences pouvaient être désastreuses. Surtout lorsqu’il ventait.

Durant l’automne de 1824 alors qui s’affairait à réunir les éléments requis pour faire une bonne soupe, il eut une altercation avec le poissonnier en plein marché. L’escarmouche dégénéra au point qu’il se sépara en rondelles devant une foule épouvantée. Il y eut alors une légère brise et il perdit une tranche de sa jambe gauche qui finit sa course sur l’étal du boucher. Celui-ci réputé pour être un peu myope, avait assaisonné et tranché ce morceau de viande apparut sur son étal comme par enchantement, croyant qu’il s’agissait d’un gigot laissé là par sa femme. Depuis cet incident, Gabriel Cimon boitait et avait son handicap en horreur. Afin de taire l’histoire, son père l’envoya étudier le violon à Montréal, chez un certain Monsieur Dupuis, virtuose français à la retraite.

Il s’agissait d’une connaissance d’un oncle lointain du côté des Boivins, la famille de sa défunte mère. Il y apprit l’art de la musique tout en apprenant la gastronomie. Monsieur Dupuis avait un programme d’étude intensif basé sur l’amalgame de l’ouïe et du goût. De cette manière l’apprentissage du violon fut combiné à de hautes études culinaires, et en particulier, l’art de la charcuterie. L’apprentissage se faisait avec une rapidité fulgurante grâce à l’idée novatrice du maître, d’associer le solfège aux ingrédients de la table. Gabriel pouvait composer une sonate et un repas complet en l’espace d’une après-midi, au grand bonheur de son Maestro. Il était aussi habile en cuisine qu’avec le violon. Sa gourmandise excessive fit de lui un virtuose de la gastronomusicologie en un temps record. Il revint quelques années plus tard chez lui et heureusement, la plupart des habitants de Charlevoix avaient oubliés l’histoire de celui qu’ils avaient surnommé à l’époque Le Bonhomme Rondelle.

Il devint rapidement le meilleur charcutier de Charlevoix. Ses saucissons avaient une excellente réputation, spécialement celui qu’il avait baptisé « le Boiteux », une espèce de saucisson sec un peu biscornu au parfum étrange et envoûtant. Personne ne savait par quel procédé il arrivait à ce résultat. Il devint rapidement la coqueluche de tous les banquets, noces, réunions mondaines etc. Gabriel Cimon était un passionné. Il ne se séparait jamais de son violon ainsi que de son grimoire de recettes. Il passait ses journées entières à rêver d’une carrière dans Les Europes. Durant toutes ces heures à travailler comme un moine il revoyait mentalement les gammes, les arpèges si compliqués qu’il avait apprit avec M. Dupuis. Il allait à la messe chaque dimanche matin et était très discret de sa personne. Les enfants le considéraient d’un drôle d’œil car il était toujours vêtu de noir avec un étrange bonnet en mouton de perse qu’il avait sûrement acheté lors de son séjour à Montréal. Une rumeur s’installa peu après son retour. On dit l’avoir aperçu à plusieurs reprises rôdant la nuit dans le petit boisé bordant la rivière, près du centre du village et du cimetière. On dit qu’il travaillait alors sur la cueillette des herbes dont il avait besoin pour ses saucisses mais on comprenait difficilement pourquoi il faisait la cueillette en pleine nuit. On le questionna un jour sur le sujet et Gabriel se mis dans tous ses états.

Sa crise ce jour là fut si terrible qu’il se sépara et mis au moins deux heures avant que tous ses morceaux se remirent en place. Heureusement pour lui il était dans sa boutique. Il n’eut aucune difficulté à se regrouper. Il n’aimait pas rendre des comptes. Il aimait la musique et la charcuterie, et n’avait aucun autre attrait pour quoi que ce soit d’autre. Il ne s’intéressait pas aux dames au grand désespoir de son père, Xavier Cimon qui ne vieillissait pas très bien.

Le père Cimon avait jadis combattu les Anglais et était revenu au village dans une charrette tirée par son ami et frère d’arme Philémon Simard. Il avait perdu une oreille, un œil, un bras et une jambe, tous du même côté sauf l’oreille qu’il avait perdu lors d’un pari. Les soldats du Roy étaient sans pitié et leurs jeux étaient parfois cruels. Maintenant que sa vie tirait à sa fin, il voulait que son fils trouve une épouse afin de continuer la lignée mais Gabriel avait d’autres projets. L’entêtement de son paternel et sa boiterie l’empêchaient de réaliser son rêve. Xavier était un homme de fer, têtu comme une mule et surtout fidèle aux traditions. Son fils devait avoir des enfants légitimes. Il y avait un problème : Le manque de demoiselles dans Charlevoix.

Il y avait qu’une une célibataire en âge de se marier; la fille du vieux Philémon ; Zéphise Simard. On la surnommait « l’horreur du Bas de la Baie » car elle était si laide que les parents n’avaient qu’à mentionner son nom pour que les enfants aillent se coucher en frémissant. Elle était tellement maigre qu’on voyait à travers ses bras et son cou quand on la regardait à contre-jour.

Elle avait été belle jadis et voici ce qui circulait à ce sujet : Une vieille dame aurait offert à Philémon une grosse somme d’or en échange de la belle Zéphise voilà maintenant quelques années. Elle voulait s’en servir comme esclave pour ensuite la manger. Philémon se fâcha, lui trancha la tête de sa bêche et l’enterra dans le jardin. L’histoire ne raconte pas ce qu’il fit du reste du corps. Il en aurait nourri ses cochons si on se fie aux dires du jeune Victor la fouine, fils du voisin. Et c’est en se nourrissant de légumes de ce jardin que la belle Zéphise devint ce qu’elle est aujourd’hui; une espèce de goule répugnante, putrescible et osseuse. Philémon voulait à tout prix marier sa fille et la dot qu’il offrait était très alléchante mais nul n’osait s’en porter garant.

Un matin d’avril alors que Gabriel était occupé à nettoyer des intestins de porc, son père poussa un hurlement accompagné d’un râle qui réveilla la moitié de Baie-St-Paul. Les jours du père Cimon étaient comptés. Sachant que sa liberté viendrait plus tôt que prévu, Gabriel décida de réaliser le rêve de son père et entreprit, à la surprise générale, de demander la main de Zéphise. Inutile de vous mentionner qu’elle accepta même si Gabriel n’était pas non plus le meilleur parti en ville, mais elle aimait beaucoup la saucisse. Gabriel, lui, savait très bien que la dot de Zéphise pourrait financer son rêve. S’unir à l’horreur du Bas de la Baie semblait une bien piètre punition en comparaison au reste de son existence à Baie-St-Paul. Les noces furent célébrées le jour suivant l’annonce du mariage.

La famille Simard arriva en grande pompe et les seuls représentants de la famille Cimon furent Gabriel et son père, comme à l’habitude harnaché dans sa vieille charrette, poussée par Victor la fouine. La cérémonie fut de courte durée. Aussitôt les vœux échangés, le père Cimon poussa un dernier râle devant l’assistance médusée et s’affaissa dans son siège. On suggéra de célébrer ses funérailles en même temps que le mariage afin d’économiser, ce qui sembla faire l’affaire de tous. On laissa alors le défunt assis à la place d’honneur en prenant soin de lui verser un peu de caribou dans la bouche de temps à autre. Son voyage vers l’au-delà sera certainement plus agréable ainsi. Gabriel lui, n’attendait qu’un seul moment, que le vieux Philémon lui présente la dot de sa fille.

Vers la fin du banquet il vit surgir le vieux avec une carriole tirée par deux bœufs contenant une immense malle. Philémon arborait un sourire qui laissait entrevoir une ou deux dents brunies par les années et la mauvaise alimentation composée presque uniquement de navets bleus et d’alcool frelaté. Il était très fier d’avoir finalement marié sa fille au fils de son meilleur ami. Gabriel s’approcha pour jeter un coup d’œil sur le fardeau. Une fois la malle ouverte, il n’en crut pas ses yeux, il y avait dans le coffre une quantité d’or suffisante pour faire plusieurs fois le tour du monde.

Gabriel savait que le vieux Philémon avait quelques secrets mais n’imaginait jamais qu’il avait accumulé un pareil trésor dans son vieux hangar. On murmura dans la foule qu’il s’agissait sans doute de la somme prévue par la sorcière pour l’achat de sa fille du temps qu’elle était jeune et jolie. Peu importe, maintenant cet or lui revenait de droit. Toutefois, Philémon imposa ses condition ; Il demandait que sa fille soit engrossée avant l’été et que ce fils (car ça serait un garçon, grâce à une concoction de plantes bouillies et de champignons écrasés) fut baptisé Xavier Simard en souvenir de son défunt ami. Gabriel ne pouvait concevoir de passer une seule nuit avec celle qui faisait fuir les hommes les plus aguerris mais l’appât du gain lui fit entendre raison.

Ce soir là Zéphise s’était parée de ses plus beaux atours, Gabriel dû se résoudre à ce qui allait arriver mais prit la peine de se saouler allégrement dans le but d’alléger sa souffrance. Une fois son devoir conjugal achevé, il sortit pour aller enterrer l’or derrière sa maison et s’enfuit en titubant pour se diriger vers la petite chapelle près du cimetière, à l’orée du bois. Près d’un arbre il cueilli quelques petites plantes. Ses découvertes récentes lui permirent de réunir les ingrédients nécessaires à la guérison de sa patte folle qui ruinait ses projets de célébrité.

Il prit ensuite une pelle et déterra les restes d’Alexis Tremblay, mort trois mois plus tôt d’une indigestion. Il avait en sa possession une composition de plantes qui avaient pour propriété de redonner vie à de la chair morte. Il avait jadis obtenu cette recette, de la femme qui voulait acheter Zéphise. Il ne lui manquait plus qu’une jambe humaine et un navet bleu pour réaliser son rêve, mais dû attendre à la dernière minute pour se les procurer. Dans le village, le vieux Philémon était le seul à faire pousser l’étrange tubercule. Gabriel subtilisa le légume du jardin des Simard afin de compléter sa recette. Il était hors de question de monter sur scène en boitant. Une fois les ingrédients amassés il disparu dans la nuit.

Il passa les jours qui suivirent enfermé dans une grange abandonnée à quelques lieues du village. Il avait trouvé ce refuge lors de ses excursions et en avait emménagé l’intérieur pour ses recherches sur les épices à charcuterie et autres expériences secrètes. Il disposait de tout ce qu’un alchimiste pouvait avoir besoin. Les brûleurs, fioles, becs verseurs et tubes de verres allaient dans toutes les directions.

Une fois sa potion achevée il en déversa une goutte sur une petite saucisse. La charcuterie prit immédiatement l’apparence de la chair vive et se mit à gigoter frénétiquement sur la table. Gabriel la trancha d’un geste rapide et il la vit se tordre en saignant pour ensuite arrêter de bouger. Il cria victoire et sorti la jambe morte d’une couverture. L’odeur était épouvantable. La jambe noircie n’était pas de la même longueur que ses propres jambes mais il avait simplement besoin d’une tranche vivante et d’un stimulus de colère pour placer le nouveau morceau à l’endroit désiré.

Il se voyait déjà au grand hall de Paris, applaudi par des milliers de personnes. Il avait conviction qu’une simple rondelle de viande avec un os au milieu serait la clé de son succès. Il entreprit alors de tremper la jambe putride dans un grand vase remplie de la potion bouillonnante. La jambe reprit vie, un peu trop même car elle donnait de violents coups de pieds. Alors, il la déposa soigneusement dans une grande pochette de cuir et prit soin de la ligoter. Il quitta la grange et repartit vers le village fier de ses efforts.

Une fois rentré, il fut accueilli par sa nouvelle épouse qui était dans tous ses états, comme il l’avait prévu. Zéphise voulait savoir pourquoi son mari avait quitté le lit nuptial pour ne réapparaître que plusieurs jours plus tard. Il invita sa femme à aller discuter à l’intérieur car il ventait très fort cette journée là. Zéphise était enragée et balançait tout ce qui lui tombait sous la main au pauvre Gabriel qui essayait tant bien que mal de se protéger.

Après quelques minutes elle épuisa ses munitions et remarqua le violon posé dans un coin. Elle l’empoigna et le lança de toutes ses forces en direction du charcutier qui fit tout pour l’attraper mais le reçu en plein visage. À ce moment sa colère était à son paroxysme. Gabriel se précipita sur la jambe emballée afin de la libérer. Sa femme poussa un grand cri d’effroi à la vision du membre en liberté. C’est alors que la jambe bondit hors de la maison et se mit à courir en direction du cimetière. Gabriel pris de panique et à quelques secondes de se retrouver en tranches couru derrière elle mais en vain, il ne réussit pas à la rattraper. Alexis Tremblay était réputé pour être le facteur le plus rapide de la région et sa jambe morte en était la preuve vivante. Tout en essayant de se calmer un peu, espérant ralentir la séparation de son corps, Gabriel abandonna son projet de guérir son handicap et n’eut plus en tête que de s’enfuir avec la dot de la mariée. Il utilisa ses dernières forces à déterrer l’or derrière la maison. Il n’avait plus aucune raison de rester sur les lieux, sa femme laide avait perdu la raison et il ne pouvait maintenant plus parvenir à ses fins. Grande fut son horreur quand il ouvrit le coffre pour s’apercevoir qu’il ne contenait que des centaines de dents de cochon.

Le lendemain, Madame Bouchard, une lève tôt alla faire ses emplettes comme à l’accoutumée mais eut un violent choc nerveux en passant devant la charcuterie. Zéphise était nue dans la vitrine du commerce, une expression de folie au visage. Elle pleurait, tenant dans ses mains un violon cassé tout en murmurant une litanie incompréhensible. Un peu plus loin, le curé trouva la jambe dans son jardin et la fit enterrer comme si de rien n’était. L’alcool et l’âge l’avaient endurci et il était bien au dessus de ce genre de manifestations diaboliques. Il y avait de fines tranches de viande crue un peu partout collées sur les maisons et dans les rues. On soupçonna le charcutier, qui avait dû devenir fou à partager le lit de l’horreur du Bas de la Baie. Le coffre fut retrouvé par Victor la Fouine qui entendit ce matin là un rire de vieille femme retentir à l’aube, une fois que le vent fut tombé.

5 octobre 2007